EMILE RACONTE -5 - LA TSF

Publié le 22 Février 2021

 

Le soir du 25 août 1939, il y avait foule au bistrot du village pour écouter à la TSF le long discours d’Édouard Daladier annonçant de terribles futurs événements. Le « poste », dans ces années là, n'était pas encore entré dans chaque foyer.

Si, pour nous aujourd'hui écouter la radio, regarder la télévision sur un écran voire sur son téléphone est devenu une réelle banalité, à une époque pas si lointaine, la technologie qui permet en tournant un bouton d'entendre le reste du monde n'était encore qu'à son balbutiement.

 

 

 

 

Émile avait vécu l'émergence de ce modernisme. Il racontait que ce fut une véritable révolution dans le village quand on apprit que Robert, à la fois aubergiste, bistrotier, épicier et même coiffeur avait fait venir de la ville deux techniciens, physiciens de haut vol pour installer dans son établissement un bureau de poste de TSF à l'électricité et que ça lui coûterait une petite fortune. Pour lui l'avenir passait par cette technologie.

 

La maîtresse Picassé de la ferme de Tournelune était venue dans le bourg en matinée pour acheter à l'épicerie de l'essence de térébenthine et un flacon d'huile de hérisson. Celle-ci lui servait, disait-elle, à purger son bonhomme qui souffrait d'alourdissements et de rhumatismes.

L'épicière était en colère et surtout pas rassurée de voir toutes ces installations près de sa boutique et de sa maison.

 

« Regardez, maîtresse Picassé, tous ces fils de fer qui pendent de partout et cette grande perche collée à ma cheminée, vous savez que ça peut nous amener la foudre et la grêle dans le jardin.

A ce qui paraît, ça cause, ça chante et ça danse comme avec le phonographe dans les salons du château de m'sieur le baron. En voilà une invention, on ne pourra même plus dormir tranquille.

Dites-le à votre homme qu'il vienne voir, lui qui est dans le conseil à la mairie. »

A son retour à la ferme, maîtresse Picassé raconta les événements à Germain, son mari.

« Ça tombe bien, lui dit-il, je vais me faire raser en soirée chez Robert.» Ce dernier était aussi barbier.

Les nouvelles vont vite à la campagne de telle sorte que vers les 21 heures, dans la salle de l'auberge, ils étaient près d'une trentaine, jeunes et plus âgés venus voir l'invention de Robert.

 

« Mes amis, leur dit l'aubergiste en exhibant son certificat, vous allez entendre des affaires que vous ne pouvez pas imaginer. C'est trop beau, magnifique ! »

Il s'approcha d'une petite armoire en bois vernie sur laquelle figuraient plusieurs cadrans de montre, quelques boutons et au-dessus s'échappait une rampe de lampes toutes allumées.

L'ensemble était surmonté d'un grand cercle en cuivre ressemblant à un cor de chasse qu'il désignait comme étant un haut-parleur.

 

« Écoutez, leur dit-il, ça va partir, ça part, ça vient de Paris ! »

Oreilles en alerte, tous les regards étaient fixés sur le meuble et le haut-parleur. La tension était extrême.

En effet, il y eut des toussotements puis quelques ronronnements mais aucune parole ni musique.

 

« Faut pas s'étonner, leur dit Robert, il paraît qu'avec Paris il y a souvent de la friture. »

 

« En voilà une drôle de fricassée qu'ils nous font à la capitale » répliqua Gaston dans un grand éclat de rire général.

 

« C'est rien, reprit Robert. Tenez, vous allez entendre Toulouse et Marseille.» Il tourna un bouton et la machine se mit alors à crier, couiner, gémir et faire un bazar du diable mais ni discours, ni chanson. Robert commençait à s'énerver et tentait à grand peine des réglages en tournant des boutons.

 

« C'est des parasites, qui nous viennent du midi, il paraît qu'on n'y peut rien, » commenta Robert.

« Des parasites, reprit Lucien, en voilà une affaire comme si ça suffisait pas avec nos sauterelles, phylloxéra, doryphores et autres sales bêtes...Pas étonnant que nos semences ne lèvent pas. »

« Faut pas vous énerver les gars, dit Robert. On va changer de direction, nous voilà à Berlin. »

Tout le monde fit silence. On aurait entendu une mouche voler.

 

Au même moment le haut parleur se mit à rugir comme une batteuse à la moisson, on entendit comme des coups de fusil. Robert, l'air vexé, eut beau taper sur la petite armoire le charivari ne cessait pas. Brusquement le silence s'installa.

« Je parie que c'est mon accu qui a sauté, dit-il, ça arrive avec Berlin. »

 

Une grande déception pouvait se lire sur les visages.

« Mais dis-moi Robert, questionna Lucien, tu ne nous a pas expliqué comment qu'avec ta mécanique en causant au bout d'un fil de fer ça réponde à l'autre bout ? »

« C'est pourtant bien simple à comprendre, répondit Robert. Vous prenez un chien et vous lui marchez sur la queue et ben c'est la goule qui aboie !»

 

C'est ainsi que se termina la première soirée TSF au village.

 

Les choses ont bien changé depuis.

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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B
Histoires toujours aussi passionnantes...
Merci à vous.
Et très beau tableau qui trône dans mon salon maintenant.
Amitiés.
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Y
merci
amitiés