EMILE RACONTE – 6 - LA NOUVELLE HEURE

Publié le 28 Février 2021

 

 

Lisant en soirée la gazette du canton, Marie Picassé apprit que la compagnie des chemins de fer organisait pour la première fois un voyage à prix réduit pour se rendre à Paris au Concours Général Agricole.

C'est en 1951 que cette manifestation revoyait le jour 12 ans après la seconde guerre mondiale.

Quelques années plus tard, en 1963, Edgard Pisani, alors ministre de l'agriculture, s'inspirant des initiatives privées du 18ème et des concours agricoles de la fin du 19ème et début du 20ème siècle, allait créer, Porte de Versailles, la célèbre « Semaine Agricole » devenue « Salon de l'Agriculture », la plus grande ferme de France.

 

Marie pensa logiquement qu'il était possible de profiter de l'occasion pour s'offrir une journée de détente. Pour ne pas laisser la ferme toute seule, elle avait demandé à un neveu de venir passer la journée à Tournelune, au cas où !

 

« Si tu veux, dit-elle à Germain son mari, comme on ne connaît pas, que ce n'est pas trop cher on pourrait y aller et même peut-être y croiser des connaissances. J'irais voir les oies et toi te renseigner sur les verrats. »

 

« Tu as raison Marie, ça va nous sortir un peu de voir du beau monde. »

 

La veille du départ, le samedi en soirée, ils préparèrent un panier de provisions à boire et à manger pour la journée : rillettes, pâté, saucisson, fromage, miche de pain, pommes reinette et une bonne bouteille de pineau d'Aunis.

 

 

Relisant le journal, ils s'informèrent de l'heure du départ. Le train passait en gare à 4 heures du matin.

 

« Attention, s'inquiéta Marie, ça doit sûrement être la nouvelle heure. 4 heures n'en font que 3 et comme on met une heure pour aller en partant à 3 heures qu'en fait 2, on doit arriver à l'heure.»

 

« Pas du tout, répondit Germain, il ne faut pas 2 heures pour aller. 4 heures à la gare, c'est 3 à l'horloge. »

 

« Tu ne comprends rien mon pauv' gars, riposta Marie, puisque quand il est 3, en réalité ça fait 2 et quand il est quatre, ça fait 3.

Le mieux, dit-elle, c'est de retarder l'horloge d'une heure, au moins comme ça on est sûr. »

 

D'un geste assuré Marie rétrograda la grande aiguille de 60 minutes. Ils donnèrent à manger aux bêtes puis ils allèrent minauder sous la couette.

 

A 3 heures sonnant, ils se levèrent, mangèrent la soupe qui depuis la veille frémissait sur le feu de la cheminée, avalèrent une bolée de café, s'habillèrent en tenue du dimanche, fermèrent la porte à double tour et prirent le chemin de la gare.

Quand ils arrivèrent tout était encore fermé.

 

 

« Tu vois, mon Germain, on arrive bin trop tôt.» Ils trouvèrent un banc à côté du passage à niveau et comme ils n'avaient pas assez dormi, s'assoupirent.

 

Vers les 6 heures le garde-barrière vint ouvrir la gare.

 

« De quoi donc que vous faites là mes deux tourtereaux ? » leur dit-il.

 

« On vient pour le train de Paris, le spécial à prix réduit pour la foire agricole », répondit Marie.

 

« Ah ! Mais vous n'y êtes pas du tout les bons amis, il est déjà passé à la nouvelle heure. Vous ne l'avez pas la nouvelle heure ? »

 

Marie et Germain se regardèrent incrédules. 

« Mais on l'a faite la nouvelle heure » tout en annonçant au préposé de la compagnie des chemins de fer leur mode de calcul.

 

« Mais pas du tout les amis, renchérit le garde barrière qui était aussi chef de gare. Quand il est 5 heures au soleil, ça fait six, vous retirez deux, ça fait 4. Il aurait fallu que vous partiez à 3 heures. Pour ça vous auriez dû avancer votre horloge de 2 heures.»

 

« Bon sang de ventre Saint Dieu, jura Germain,  quel méli mélo, j'aurais dû m'en douter. C'est un monde, voilà maintenant qu'avec leurs manigances  ce satané  gouvernement qui veut s'occuper de tout nous change même les heures du soleil.»

 

Alors, tout doucement en grignotant une tartinée de rillettes, ils prirent le chemin du retour en maugréant contre ce gouvernement, déçus, penauds et n'y comprenant rien.

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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S
C'est bin vrai qu'ça nous complique la vie;
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C
Merci Yves ! Tout plein de charme et d'humour, cette histoire ;-) Je vais lire les autres récits d'Emile... A bientôt j'espère, non loin du Loir... François, en bord de LoirE
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Y
Merci François en espérant bientôt pouvoir vous entendre au piano sur nos rives des vaux du Loir
amicalement
Yves