EMILE RACONTE - 8 - LE SONDAGE

Publié le 28 Mars 2021

 

 

Émile m'avait raconté, un soir, cette vieille tradition particulière et un peu cruelle pour que le fils de la ferme appelé à prendre la succession se souvienne à tout jamais des limites de son territoire.

 

A la fin d'un parcours avec les anciens qui lui faisaient découvrir l'emplacement de chaque borne, chêne têtard, haie mitoyenne, fossés, talus ou vieil orme taillé en trogne, il recevait une magistrale gifle accompagnée du commentaire : « n'oublie jamais, mets toi bien ça dans la tête, tout ceci est à toi et à personne d'autre. »

 

On peut aisément imaginer que cette « taloche » restera toujours identifiée à cette initiation violente de la propriété.

 

Avant d'être du bourg, on est de la ferme ou du hameau familial, lieu clos regroupant une collectivité réduite empreinte de traditions, de coutumes transmises de génération en génération qui pour subsister doit apprendre une certaine réserve.

 

C'est peut être ce qui explique un individualisme marqué, une indépendance parfois obstinée, une défiance à l'égard de l'intrus ou de l'administration, des attitudes, des sous entendus, des arguments voilés qu'il faut savoir interpréter ou contourner.

La porte fermière à double battant, à la fois ouverte et fermée en est peut être la traduction. On tire le haut pour voir qui est l'importun et on ne lui ouvre le bas que s'il est digne d'entrer.

 

 

 

 

 

 

Il était aux alentours de midi, Germain Picassé rentrait à Tournelune après une matinée de labour dans les terres lourdes « des basses » au rythme lent des pas d'Indigo, son cheval percheron à la robe pommelée.

Au même instant arrivait, venant de la grande route par le petit chemin, une automobile toute pétaradante.

Elle s'arrêta au milieu de la cour. Un homme en costume sombre, une sacoche à la main et portant lunettes en descendit.

 

S'adressant à Germain :

 

« C'est bien ici Tournelune ? »

 

« Mon bon monsieur, je ne sais qui vous êtes. On est peut-être des « cul-terreux » mais apprenez qu'ici quand on arrive on dit bonjour. Mais oui c'est bien ici et j'en suis le propriétaire ! Vous êtes sûrement le représentant pour les engrais, c'est le moment, venez donc vous asseoir, j'ai grand soif on boira un verre en discutant. » répondit Germain.

 

« Oui, oui, bonjour monsieur. Je ne viens pas pour les engrais, je suis le fonctionnaire de la préfecture chargé de faire les sondages pour l'administration. Je passe par toutes les fermes et vous êtes le premier. »

 

« Ah mais mon bon monsieur le fonctionnaire, vous venez bien de la ville, On vous aura mal renseigné, vous n'arriverez à rien ici. Pas la peine de creuser, ce n'est que du sable et tous les sourciers qui sont venus m'ont dit comme à mes défunts parents qu'ici y avait point de sources. »

 

« Il ne s'agit pas de faire des trous et de chercher de l'eau. Je viens pour les déclarations et je vais vous demander de répondre bien franchement à mes questions. »

 

« Si voulez, posez toujours, répliqua Germain le regardant du coin de l'oeil tout en roulant une cigarette.

 

« Bon, alors quelle est la surface de votre ferme ? »

 

« On commence au bas du bourg, derrière le champ de la mère Bourdoiseau, ça longe la ligne de chemin de fer jusqu'au gros chêne centenaire, on traverse le vieux chemin et on s'arrête au ruisseau qui sépare les deux communes. »

 

« Ça me dit rien sur la surface votre histoire. »

 

« Mes défunts parents m'ont toujours dit que c'était comme ça. On peut alors voir les bornes, je les connais par cœur mais il va falloir prendre la musette avec le casse-croute. »

 

« Combien d'hectares pour les céréales ? »

 

« Ça dépend des années, un peu d'avoine, d'orge et du blé. Cette année c'est plein de vesce et de coquelicots. On aura un petit rendement. »

 

« En tout ça fait combien d'hectolitres de grains ? »

 

« Oh bin aussitôt battus aussitôt rentrés au grenier, bien au sec. On en prend au fur et à mesure quand on a besoin et pis quand y en a plus et bin y en a plus ! »

 

« Vous faites de la pomme de terre, ça donne bien dans vos terres sableuses ? »

 

« C'est vous qui le dites. Notre terre ne vaut rien pour la truffe. Entre le mildiou, les doryphores et les teux, on doit en acheter certaines années pour nourrir les gorets. »

 

« Les teux ? »

 

« Vous venez bien de la ville, les teux, mon bon monsieur c'est comme qui dirait des larves de hannetons qui n'ont point encore d'ailes et qui mangent les semences. J'peux pas mieux les comparer à tous ces employés du gouvernement qui vivent au dépens de nous autres. »

 

Le fonctionnaire fit une grimage.

 

 

 

 

« Vous avez du bétail, des cochons. Les vaches elles vous donnent bien du lait ? » renchérit l'homme en noir.

 

« Mon brave monsieur, une année une coche* va vous donner une douzaine de gorets, une autre quatre ou cinq et si on ne fait pas attention les verrats peuvent manger les petits. L'élevage c'est pas une petite affaire. Quant aux vaches, poursuivit Germain, j'en ai quatre ou cinq cette année qui sont ribaudes. »

 

« Ribaudes ? »

 

« Vous me faites un drôle de paysan. Ca veut dire qu'elles n'auront point de veaux et donc pas de lait. »

 

« En effet, je vois que d'après ce que vous me dites que ce n'est pas très brillant. Mais les herbages, les bois et la volaille ça rapporte quand même. »

 

« M'en parlez pas, les herbages sont pleins de prêle et de chardons. Les bois avec les hivers y sont tous gélifs même les brûleux de goutte n'en veulent pas pour chauffer leur alambic. Quant aux poules c'est la patronne qui s'en occupe. Je la vois colère tous les jours. Les poules pondent partout dans les haies et au pied des truisses et souvent les buses et les renards mangent les œufs quand c'est pas les fouines ou les putois. »

 

L'envoyé de la préfecture regardait Germain dubitatif et tout décontenancé.

 

« Comme vous voyez, mon bon monsieur, c'est pas dans nos endroits qu'il faut venir, il n'y a bin rien à gratter par chez nous. »

 

Alors le monsieur en noir ferma son grand livre, boucla sa sacoche, ajusta ses lunettes et salua le fermier avant de reprendre le volant.

Germain remonta sa casquette en signe de salut et lui souhaita un bon retour, un léger sourire à la commissure des lèvres.

 

Deux mois plus tard, Germain reçut sa feuille d'impôts qui avait quasiment doublé !

 

 

« Dans une administration plus qu'ailleurs et autant que dans l'armée au moins, tu dois te soumettre au supérieur, voilà pourquoi tu as tellement tendance à faire chier l'inférieur. L'inférieur, c'est ta compensation, ton aspro, ta soupape. » Frédéric Dard

 

* coche : truie

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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