EMILE RACONTE - 10 – LA CHERE AMIE

Publié le 28 Juin 2021

 

« L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler ; maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne pratique pas. »

 

La Bruyère

 

 

Madeleine Chantourge née Calibat est l'épouse de Gaston Chantourge. Tous deux sont les nouveaux propriétaires du manoir de Fosseroide une charmante demeure construite au milieu du 19ème siècle sur les bases vraisemblables d'une autre demeure plus modeste.

De forts honorables succès industriels en région parisienne avaient permis à Gaston de s'offrir ce qu'il avait immédiatement appelé son petit joyau entouré de bois, prairies et étangs.

Sa réussite dans les affaires avaient non seulement gonfler un solide compte en banque mais lui avait aussi donner un sentiment de toute puissance. Gaston avait réussi l'exploit de se faire appeler monsieur le baron et Madeleine était devenue madame la baronne.

 

Habité par un culot sans borne et une faconde intarissable, Gaston toujours monté sur ses ergots faisait le joli coq et bombant le torse commentait en termes dithyrambiques les succès de ses entreprises et ses mirifiques signatures de contrats.

Il organisait de belles journées de chasse et Madeleine, malgré son air pincé, recevait, certains après-midi, les dames des environs pour de petites collations où elle ne tarissait pas d'éloges sur leur appartement situé dans les beaux quartiers parisiens et l'aménagement du manoir en donnant force détails sur les sommes engagées.

 

Or, dans nos contrées on vit sur une certaine réserve. L'esprit taiseux domine. Le village, le bourg est un lieu de confrontation, de regards, d'échanges dont il faut comprendre les subtilités. Les habitudes, les manies, les faiblesses, les vices, les tares, les qualités, les forces y sont répertoriées, classées, codifiées. Chacun, ici, connaît tout de l'autre ou presque de son passé, de son présent.

Parler trop peut nuire.

 

 

 

 

Ce dimanche après-midi Madeleine a convié quelques-unes de ces dames. En attendant l'arrivée d'une servante, cuisinière et femme de chambre, elle a demandé à Clémence, la femme d’Émile et à Jeannette, l'épouse du fermier, de venir l'aider à préparer quelques amuse-bouches, biscuits et gâteaux qui accompagneront des tasses de thé, de café ou de chocolat.

 

Cette après-midi là dans le grand salon, il y a Eugénie Chardonnet, la femme de l'instituteur en retraite. Musicienne, elle est à elle seule une sorte de capitaine de bateau, le repère culturel, le conservatoire de musique, la bibliothécaire, l'agence de voyages, l'animatrice tous azimuts.

Pélagie Dupin, est l'épouse du chauffeur de taxi qui a pris la succession de son père dont le grand père, autrefois, menait la malle poste entre Le Mans et Tours. Elle est toujours habillée d'un juste-au-corps en châle-tapis* croisé sur le devant et coiffée d'un chapeau cloche orné de fausses perles.

Clémentine Counin qui a une figure de poule, un cou de poulet et des plaques de lie de vin sur les joues. Les mauvaises langues disent que sa mère en la portant avait eu peur d'un coq qui s'était noyé dans une cuve de vin rouge au moment des vendanges.

Marie Picassé de Tournelune et Gabrielle Vauboisson, l'épouse du marchand de machines agricoles complètent le petit groupe du jour.

 

 

 

Les conversations s'engagent sur les petits cancans. On soupire aux malheurs de Suzanne Morin dont le docteur de mari a quitté le foyer, embobiné par une sauterelle soit disant comédienne venue croupionner* à son cabinet. On disserte sur les modes ridicules du moment et de ces femmes qui se dégarnissent du haut et du bas si bien que les « dégarnissages » finiront un jour par se rencontrer.

 

« C'est honteux, comme ces servantes à qui on ne peut plus rien dire, je ne peux pas en garder une » commente Pélagie Dupin.

 

« C'est-y pas que vous êtes trop tatillonne et que vous les surveillez de trop près rapport à votre mari qu'aurait bin les mains un peu baladeuses » renchérit Marie Picassé.

 

A propos de servante, reprit Madeleine, je devrais pas vous le dire mais j'en ai enfin trouvé une qui est, à ce qu'on m'a dit, une vraie perle avec toutes les références de grandes maisons. Elle vient du fin fond de la Bretagne. D'ailleurs je vais vous abandonner pour aller la chercher au train de quatre heures. Pour que je la reconnaisse, il a été convenu qu'elle serait habillée de robe de velours avec un tablier de soie et tiendrait dressé un joli parapluie bleu indigo.

 

« Au train de quatre heures, mais il n'y en a plus. C'est changé. C'est à six heures, vous avez bien tout votre temps » reprit Pélagie Dupin.

 

 

 

 

La discussion se poursuivit tout en dégustant les petits biscuits et les tartelettes aux confitures.

Tout à coup, Pélagie Dupin se lève.

 

« Excusez-moi, dit-elle, j'avais oublié mon rendez-vous chez ma couturière qui me prépare un autre châle-tapis pour cet hiver. Je vous laisse, à bientôt. »

 

Le reste de l'après midi se passa tranquillement et un peu avant six heures Madeleine se rendit à la gare.

Six heures un quart, pas de train. A la demie Madeleine alla interroger le chef de gare.

 

« Dites-moi, cher monsieur, à quelle heure arrive le train de Bretagne qui a fait correspondance au Mans ? »

 

« Le train de Bretagne, mais ma pauvre dame, il est arrivé à quatre heures, comme d'habitude. »

 

« En voilà une affaire. Vous n'avez pas vu une charmante personne en robe de velours avec un tablier de soie qui tenait un parapluie bleu indigo. »

 

« Ma foi si. C'est même moi qui lui a chargé sa malle. Elle est partie avec une dame habillée en châle-tapis de l'ancien temps, coiffée d'un chapeau cloche avec des perles. »

 

« Mon dieu, moi qui appelait ma bonne amie cette sournoise de Pélagie Dupin ! » s'écria Madeleine.

 

Elle lui avait, comme on dit en ville, chauffé sa bonne ?

 

Émile apprit quelque temps plus tard qu'il y eut au domicile de Pélagie une solide explication et un crêpage de chignon d'anthologie.

La servante bretonne retrouva ses fonctions auprès de Madeleine.

Pélagie et son mari ne furent plus jamais conviés et les invitations au manoir de Fosseroide s'espacèrent.

 

 

* Châle-tapis : pièce d'apparat pliée en deux suivant la diagonale. Il couvre tout le dos, tombe en pointe jusqu'aux genoux, étale ses franges sur les avant-bras en se croisant sur la poitrine. Certains en cachemire sont des merveilles.

 

* Croupionner : jouer de ses attraits.

 

 

 

Passez une bonne semaine !

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article