EMILE RACONTE - 9 - LES LUCIOLES

Publié le 8 Juin 2021

 

On se souvient de la mésaventure de Marie Picassé de Tournelune qu'une série de catastrophes avait empêché de se rendre au mariage de sa filleule Louise avec Marcel, le fils Chantoiseau.

On connaît le caractère bien trempé de Marie, ses sautes d'humeur, ses idées fixes, sa volonté de paraître et son appât du gain. Elle n'avait pas apprécié le choix de sa filleule. Pour elle, le fils Chantoiseau n'était qu'un benêt indolent qui n'avait pas plus de cervelle qu'un escargot.

 

 

 

En fait, son animosité envers les Chantoiseau datait de plusieurs années, depuis cette époque où au bistrot, à la boulangerie, à l'épicerie et même sur les bancs de l'église les « on-dit » du village racontaient que Germain aurait « arrangé » la mère Chantoiseau sur une brouette derrière une meule de foin. Ce n'était que des « on-dit » mais les bonnes âmes précisaient immédiatement qu'il n'y a jamais de fumée sans feu.

 

Marie laissait dire. C'était sa force. Elle considérait néanmoins qu'elle avait une dette envers les jeunes mariés et cherchait une idée.

En parcourant la gazette locale, un article stipulait que la compagnie des chemins de fer lançait une nouvelle opération promotionnelle pour se rendre à la grande foire exposition à Paris.

Afin de ne pas rééditer la déception du voyage précédent, elle prit auprès du chef de gare tous les renseignements, acheta les billets et au bureau de poste elle appela une cousine éloignée qui tenait un petit hôtel pension de famille situé non loin de l'exposition pour lui réserver deux chambres.

 

Arrivés à Paris, ils visitèrent les monuments les plus emblématiques avant de se rendre en taxi à la grande foire.

Il y avait un monde fou.

A l'extérieur, au milieu de tous les stands un grand enclos avait été réservé à une attraction qui attirait la foule. Elle consistait en un énorme ballon relié par un câble d'une bonne vingtaine de mètres qui s'enroulait et se déroulait sur un treuil. Le tout était fixé à un énorme plot de béton armé.

 

Sous la grosse bulle gonflée était accroché un panier en osier dans lequel pouvaient prendre place une dizaine de personnes. L'ascension durait quelques minutes. Elle permettait de découvrir Paris d'en haut et donnait une vue d'ensemble du salon.

L'attraction était payante mais le succès était au rendez-vous.

 

« Tiens, si on y allait, qu'en penses-tu Louise ? Proposa Marcel tout guilleret.

« Oui ! Oui ! répondit-elle, sautant de joie. On va tous y aller et Marie va nous l'offrir. Ça sera notre cadeau de mariage. »

 

Marie prit alors son air revêche, « rifaige* » comme on dit par chez nous.

 

« Pas question, s'écria-t-elle. Vous croyez tout de même pas que je vais dépenser trois francs six sous pour monter dans cette bourriche d'osier accrochée à cette grosse verrue qui peut crever d'un seul coup et nous achaler dans le mitant de c'te foire. J'ai pas élevé des oies et des verrats pendant trente ans pour jeter l'argent par dessus l'anse du panier accroché à cette ficelle qui peut casser et nous envoyer jusqu'en Amérique. »

 

« Mais... ??? »

 

« Y a pas de mais, c'est non ! ».

 

 

La discussion s'arrêta là. Le reste de la journée se passa tant bien que mal. Le soir, à l'hôtel, la maîtresse des lieux avait préparé un joli repas. Ce n'est pas tous les jours que l'on reçoit de la famille, même éloignée.

Mais le cœur n'y était pas et tout le monde alla se coucher plus tôt que prévu.

Marcel fit la tête, Louise se passa d'un petit câlin et « l'Hôtel du bon laboureur » devint « l'Hôtel du cul tourné ».

Marcel s'endormit très vite et fut pris presque aussitôt dans un rêve étrange et terrifiant.

 

 

Retournant à l'exposition, il était monté dans la nacelle. C'est alors qu'un violent coup de vent arracha le câble au plot de béton et la baudruche s'envola.

Elle montait, montait puis elle disparut dans les nuages. Il faisait noir et de plus en plus en froid. Marcel, pétrifié de peur hurlait sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche.

Il y eut un choc violent. La nacelle se renversa et Marcel se retrouva allongé devant un grand portail de porcelaine.

 

Quelques minutes plus tard un vieil homme à la barbe blanche apparut sur le seuil.

 

« Où suis-je ? » demanda Marcel au vieil homme.

 

« Mais au Paradis, jeune homme, entrez donc, je suis Saint Pierre ! »

 

 

Marcel venait de passer des ténèbres à une lumière éclatante. Il y avait des fleurs partout sur lesquelles des myriades d'insectes et de papillons voletaient, des poules, des oies, des cochons, des vaches...On marchait sur des tapis de mousse d'où jaillissaient des sources claires. Il faisait chaud.

 

« Comment êtes-vous arrivé ici, vous avez l'air tout morfondu ? demanda Saint Pierre.

 

« Hélas, Monseigneur, c'est une bien triste affaire » et Marcel raconta tous ses malheurs. Marie qui le prenait pour un demeuré, la radinerie de celle-ci, la balade ratée...

 

« Ça ne fait rien. Venez avec moi et le prenant par le bras, Saint Pierre conduisit Marcel dans une salle immense où sur de minuscules gradins brûlaient une multitudes de petites lucioles. Certaines étaient puissantes, d'autres « béluaitaient* » comme des « oribus* ».

 

Marcel était fasciné.

 

« Toutes ces lumières, que représentent-elles ?» demanda-t-il.

« Ce sont les âmes des vivants sur terre. Les plus brillantes sont celles des créatures qui ont encore bien des années à vivre, pour les autres, leur temps est peut être compté. »

« Si ce n'est pas trop vous demander, cher Saint Pierre, pourriez-vous me montrer la luciole de Marie Picassé ? »

« Bien facile.»

 

Le vieil homme consulta son grand livre et en quelques minutes ils se retrouvèrent devant la lampe de Marie qui brillait d'un feu éclatant.

« Mauvaise herbe, c'est comme du chiendent, elle a une santé de fer. Pas prête de venir me voir. »

« Et la mienne ? » s'empressa de demander Marcel tout contrit.

« La voilà, à côté de Marie mais elle manque d'éclat. Je me fais du souci pour vous. »

 

Marcel était tout en émoi. Il avait envie de hurler mais aucun son ne sortait de sa bouche.

A ce moment, il y eut un choc violent du côté du portail.

« Excusez-moi dit Saint Pierre, une urgence. »

 

Saint Pierre parti, Marcel s'approcha des gradins et poussa sa lampe près de celle de Marie Picassé qui était pleine d'huile.

Il y trempa son doigt et fit tomber les gouttes une à une dans sa petite coupelle et à chacune il disait :

 

« Tiens, Marie Picassé, la radine, la mégère, voilà encore un an de moins pour toi et un de plus pour moi. »

Il jubilait et tenait sa vengeance. Son rêve devenait merveilleux, enchanté quand, tout à coup, il poussa un hurlement dans la nuit calme de la chambre et se réveilla en sursaut.

 

En fait de lampe, il avait mis le doigt dans la bouche de Louise qui, dans son sommeil, l'avait mordu férocement.

 

* Oribus : chandelles de résine placé en fonction des usages au-dessus du foyer de la cheminée.

* Belluetter : étinceler

* Rifaige : faire la tête

 

 

 

Bonne semaine !

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article