LA TERRE DU JARDIN

Publié le 1 Juin 2021

 

 

« Je ne sais pas comment les gens se débrouillent avec leurs sautes d'humeur quand ils n'ont pas de jardin, de framboisiers ou de potager où travailler. Vous pouvez envoyer à la terre toutes vos colères, vos frustrations, vos perplexités en travaillant vigoureusement, jusqu'à transpirer, vous faire mal ou jusqu'à être mort de fatigue. Le travail vous débarrasse l'esprit et le nettoie à fond le laissant clair et prêt à se remplir d'espoirs nouveaux. »

Rachel Peden - Speak to the Earth - 1974

 

 

Il a plongé sa main dans la terre noire du potager. Il en a retiré gros comme son poing. Il l'a soupesée, contemplée, émiettée. Il l'a humée comme on le fait d'un bon vin, l'a portée à sa bouche. Il l'a goûtée du bout des lèvres, la langue attentive pour bien en recueillir la saveur.

Dans sa mémoire, il a du voir faire ce geste. Cela lui vient d'un temps au-delà de sa naissance. Il dit que cela n'a pas de sens pour un petit jardinier comme lui. Pourtant, il sait que c'est vrai. Geste sacré, immémorial, ridicule, peut-être, geste dont il n'aura jamais fini de rechercher le sens.

 

 

 

Chaque matin, en ouvrant les volets, son premier regard est pour le ciel puis ses yeux se posent sur les fleurs, les arbres, les semis pour savoir ce qu'ils en pensent. Il ouvre la porte du poulailler et libère les pondeuses qui jacassent et piaffent d'impatience d'aller courir dans la rosée du matin.

Bien qu'il n'ait plus ses yeux de vingt ans, il repère ce qui lève, pousse, végète, ce que la taupe ou la courtilière lui ont chapardé durant la nuit.

 

Il n'y a pas si longtemps encore, en prenant son petit déjeuner, il feuilletait les grands titres des bavardages de la presse mesurant en même temps le poids des arbres broyés pour satisfaire les appétits publicitaires.

Dans ce grand jardin de la planète, il n'y a pas de quoi être rassuré. Chaque jour, de soi-disant grands penseurs s'inventent de nouvelles raisons de se battre : guerre classique, guerre secrète, guerre feutrée, guerre sanitaire, économique, culturelle. Pas difficile de comprendre que par moments il serait pessimiste devant ces éternelles et inépuisables réserves de violence, de vengeance, de volonté dominatrice et de misère alors que suinte à la porte l'avidité, la cupidité, les paradis fiscaux.

 

 

Ce qui le met parfois en colère, c'est quand on lui vole ses cerises, ses poires, ses noisettes.

Il n'en veut pas aux merles, pinsons, pies et moineaux, ils ne savent pas ce qu'ils font, sauf manger. Gronder les enfants n'est pas dans sa nature parce qu'il faut bien qu'ils apprennent le bon goût des choses.

Mais celles et ceux qui viennent faire leur marché la nuit, il ne l'admet pas.

Il suffirait de demander gentiment, poliment. De bon cœur il pourrait même en donner le double.

 

Un jour il en a eu assez.

Fatigué qu'on lui dérobe ses pêches, il a fait paraître dans la gazette locale un article dénonçant les forfaits de ceux qui par lâcheté viennent se servir comme des voleurs.

Il a proposé à ceux qui se sentent concernés d'adhérer à la « Confrérie des pillards » dont il se déclare immédiatement président.

Il n'aura qu'une seule réponse, celle d'un monsieur élégant.

« J'avoue, lui dira-t-il et je veux vous rembourser car vous savez c'est tellement meilleur que ce qu'on achète dans le commerce ».

 

Il pourrait être éternellement pessimiste face à tous ces vols, ces razzias d'étourneaux, de merles, de piafs de toutes couleurs, de moucherons, d'oïdium, de mulots, de courtilières, d'orage, de grêle, de mildiou et autres fléaux cryptogamiques.

Il y aurait de quoi décourager un philosophe endurci par soixante dix ans de bons et loyaux services à la terre, héros de la bêche, du râteau et du semoir. Le jardin c'est l'apprentissage du temps qu'il fait, du temps qui passe.

 

« Si on mettait les neurasthéniques à jardiner, ils guériraient » a dit une spécialiste.

Il ne craint pas d'être atteint par la neurasthénie mais il ne veut pas qu'on dise qu'il est optimiste car chaque jour il se force. Il lutte. Il lui faut résister à force de courage, d'obstination, parfois de violence, à la tentation de renoncer à ses outils, à son amour de la terre, à ses rêves de récoltes.

« Faut pas dételer, lui avait dit un aïeul, c'est ça qui permet de rester vivant. Est-ce que les fleurs demandent si ça vaut le coup de pousser ? »

 

Il est un homme de la terre, de tradition, fier des valeurs qui lui ont été enseignées. Le paysan est celui qui défend son pays.

Il aime les fêtes populaires. Chaque année il rend hommage, le 11 novembre, à ceux tombés pour notre liberté, fleurit à la Toussaint les tombes de ses ancêtres, va régulièrement prier seul dans le chœur de l'église.

 

Au fond de lui il sait qu'un jour, il sera raisonnable de voir les choses autrement quand la terre sera devenue insensiblement plus basse, les outils plus lourds. Stupide de penser récolter les haricots verts à quatre pattes.

 

 

Mais il ne renoncera pas pour autant parce qu'il sait qu'il aura encore la force de continuer sa vie autrement. Il mettra des fleurs dans tout ce qui pourra en accueillir au dedans comme au dehors. Il continuera de regarder chaque matin le ciel en ouvrant ses volets, imaginant ce qu'il faut penser de la saison et de tout ce qui s'y prépare.

Il s'invitera dans les semaines du jardinage, dans les écoles et les associations où il se dépensera sans compter pour apprendre aux futurs jardiniers tous les secrets de la terre, les bons gestes et les bons savoirs.

 

Il y en a qui pensent qu'il est d'un autre temps, qu'il fait date dans le paysage, d'autres disent qu'on aime bien l'écouter.

 

« Peu importe qui tu es, je suis l'amour de la terre, notre mère qui ne meurt jamais » leur répond-il.

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #Potager de Saint Jean

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P
très jolies palettes de couleurs cordialement
Répondre
Y
merci
bonne journée