LE CHEMIN DE SAINT MAURICE

Publié le 11 Juillet 2021

 

La grange Dîmière - Chenu - aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

Derrière le rideau frissonnant des peupliers, les étoiles clignotaient puis s'éteignaient dans l'infini.

Les têtes fuselées des grands arbres se miraient dans la petite rivière du Chef de Ville, entourée d'ombres diaphanes.

La nuit de mai, amoureuse du silence parfumé, s'évanouissait ; et, sur cette partie de terre, momentanément sans maître, seule, une voix douce et grave, câline et mugissante, causait d'amour aux roches, baisait les vieux saules, éveillait les herbes, c'était les Vaux-du-Loir.

 

L'eau jasa, les premières abeilles s'échappèrent des ruches. Les oiseaux sur les aubépines chantèrent. Les fleurs ouvrirent leurs corolles. Alors de la brume matinale, le vieux fronton de la Grange Dimière apparut.

Les cloches de l'Angélus sonnèrent le réveil pour le départ aux champs. Comme chaque matin le grand mystère de la vie recommençait. Les troupeaux retournaient aux pacages.

Après leurs prières, dans ce matin de mai silencieux, les moines allaient à leur tâche quotidienne.

 

L'un d'eux, Frère Jean, marchait lentement semblant porter sur son dos le poids de la vie. Relevant sa capuce*, sa bêche sur l'épaule, il regardait comme étonné, ébloui, la nature lumineuse et ensoleillée.

Les saules, les pruniers, les épines noires étendaient partout, au-dessus de la terre nue, leurs fines mousselines de fleurs.

Les pêchers roses tremblaient au moindre souffle de vent. Des oiseaux battaient des ailes. Tout palpitait autour du moine Frère Jean.

Dans l'enclos du potager, il recommença le travail de la veille. Il allait devant lui, penché sur les mottes humides de rosée. Il bêchait le sol, faisant de-ci de-là quelques trous pour planter quelques choux et navets.

 

Trogne sur le chemin de saint Maurice

 

En un instant, Frère Jean eut, ainsi que la nature, un réveil. Toute sa jeunesse lui sourit en un rêve. Il se rappelait ses amours éteintes et les fêtes passées.

Un doute lui vint en contemplant la majesté de la campagne des Vaux-du-Loir, radieuse dès le matin.

La capuce, ce scapulaire*, cette robe de bure*, cette vie austère, n'est-ce point l'hiver éternel ?

 

N'aurais-je plus droit au printemps de la vie ? Un doute affreux vint le troubler. Ne se serait-il point tromper de chemin ?

Pourquoi avoir clos sa jeunesse et mis entre lui et la vie une haie infranchissable, le séparant pour toujours du monde ordinaire des vivants, clôture fragile et basse que son corps ne devait jamais franchir même après la mort ?

La route qu'il avait suivie jusqu'ici n'était peut-être pas la sienne. La vie qu'il menait depuis des années, ce vêtement étrange, son travail, ses prières, ses lectures, à quoi bon tout cela ?

 

Trogne qui a vu passer les moines

 

 

La croix de Saint Maurice

 

Au moment où Frère Jean évoquait ainsi les jours de son passé anéanti, une vision se présenta au miroir de sa pensée.

Dans le décor même de la Grange Dimière, au tournant de l'église romane puis dans l'enclos muet des tombes, il revoyait passer tout un cortège.

C'était au crépuscule du deux novembre. Arbres et arbustes laissaient choir leurs feuilles légères. Le vent du nord fraîchissait.

Des moines marchaient lentement avec un bruit mystérieux de chapelets et de cordelières sur la bure* usée des scapulaires.

Deux à deux, la capuce à demi relevée, ils portaient une grande croix. Ils allaient lentement presque en suivant, au pas, le rythme désuet des psalmodies liturgiques, récitant les dernières prières pendant que l'Angélus, au son lointain, égrenait ses dernières notes.

 

L'abbé mitré* menait le cortège. Il avait été décidé, en conseil sous son autorité, d'ériger une grande croix taillée dans un chêne centenaire sur la colline dominant la paroisse.

Pour ce faire on devait emprunter le chemin creux de Saint Maurice en portant la croix horizontalement.

Tout en récitant les prières, ils s'engagèrent sur le sentier. Sur leur passage, les chênes rabougris, les trognes creuses secouaient leurs branches et faisaient craquer leur peau.

 

 

Le chêne de frère Jean - Chenu

 

Creusé par les hommes et par le temps, le chemin montait en se rétrécissant. Bientôt bloqués, ils décidèrent alors de porter la croix verticalement mais gênés par les haies et les branches basses, ils ne purent poursuivre leur ascension.

La peur est alors sortie de sa tanière. Elle étreint les gorges, crispe les nerfs, essouffle les poumons.

L'imagination enflamma leur tête. Le vent mugissait dans les branchages et se mêlait aux craquements des arbres. Ils entendirent d'étranges rumeurs, de sinistres hurlements. Un souffle d'air froid, le frôlement d'une aile de hibou, le hululement d'une chouette, la chute d'une branche provoqua sur les moines un grand frisson.

Considérant que le malin les avait ensorcelés, le cortège s'arrêta. Tétanisés, ils n'avisèrent d'autre solution que de faire marche arrière et à l'entrée du chemin, ils plantèrent la grande croix de chêne.

 

Il tomba alors une petite pluie fine.

Ce fut tout, puis les moines, un à un, rentrèrent dans l'ombre profonde de la grange Dimière.

 

La croix a aujourd'hui disparu mais depuis ce jour et la mésaventure des moines, on qualifia les habitants du village de « sorciers ».

 

Frère Jean se souvenait. Malgré son grand âge, le lendemain matin, sa bêche sur l'épaule, il avait gravi, seul, le chemin de Saint Maurice. Au sommet dans l'alignement du clocher de l'église dédiée à Saint Martin, il avait planté au bord du chemin un jeune chêne. Il s'était agenouillé devant l'arbrisseau, l'avait aspergé d'eau bénite puis récité une prière.

 

Depuis des siècles, le grand chêne consacré, aujourd'hui bien malade du fait de la bêtise des hommes, règne encore en solitaire au bord du chemin qui mène à la vieille ferme du 14ème siècle de la Moussardière.

 

Il domine de ses frondaisons le village lui assurant protection contre le malin.

 

Le chêne de frère Jean - chemin de la Moussardière

 

* Capuce : capuchon taillé en pointe de certains moines

 

 

 

 

* Scapulaire : Vêtement extérieur sur la largeur de la poitrine, d'une épaule à l'autre. Il pend sur le devant et le dos presque jusqu'aux pieds mais reste ouvert sur les côtés. Il est noué par une ceinture à la taille.

 

* Bure : Tissu de laine grossier. Cette étoffe sert de base à la confection de vêtements religieux en particulier les frocs de moines.

 

* Abbé mitré : Cela signifie que le pouvoir d'ordre et de juridiction lui a été solennellement reconnu par la bénédiction abbatiale conférée par un évêque mandaté par le Saint-Siège.
L’abbé élu obtient alors le droit de porter certains insignes épiscopaux : mitre (d’où son nom), crosse (insigne de juridiction, pasteur) et anneau (lien avec l’Église). À noter que les abbés mitrés, qui ont eu la bénédiction abbatiale, peuvent célébrer une messe pontificale comme un évêque sacré.

 

 

 

 Je vous souhaite une bonne semaine !

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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Monique Reau 12/07/2021 16:41

Bonne semaine à vous !

Yves de Saint Jean 13/07/2021 08:42

Amitiés
Yves