LES FEUX DE LA SEDUCTION

Publié le 12 Septembre 2021

 

 

 

 

« Qu'est-ce que la vie ? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit, c'est le souffle d'un bison en hiver. C'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant. »

Crowfoot - Indien Pied-Noir, mort en 1890).

 

 

 

Chaque soir, après avoir fermé le poulailler et souhaité une bonne nuit à mes belles emplumées, dans la quiétude de la nuit tombante, je parcours dans les allées enherbées du jardin.

Ce soir là, une petite lumière dansait, accrochée à une tige du gros romarin.

Esprit ou Feu follet ?

Non, tout simplement un ver luisant probablement amoureux.

 

 

 

 

 

 

* Goutte de lune dans l'herbe

 

Malgré son nom, il n'appartient pas à la famille des vers et ses six pattes confirment aux bons élèves de sciences naturelles qu'il s'agit d'un insecte, un coléoptère au nom scientifique de lampyre : « lampyris noctilua ».

 

« Cette goutte de lune dans l'herbe » selon l'évocation pleine de poésie de Jules Renard se rencontre pendant les nuits chaudes de l'été. Brillant de mille feux, le ver luisant femelle monte sur les herbes pour lancer des signaux lumineux en recourbant vers le haut les anneaux de son abdomen.

 

Cette brillance est produite par l'oxydation d'un corps, la luciférine. Ce nom lié au personnage de Lucifer semble indiquer que l'on attribuait autrefois comme à beaucoup de choses inexpliquées un caractère diabolique.

 

Jadis, on croyait que ces étranges insectes luminescents, qui éclairent les nuits sans lune d'une lumière vive et verdâtre presque irréelle, étaient l'âme errante et inquiétante des revenants.

On les soupçonnait naguère d'être les jouets d'un piège tendu par une fée malveillante et que les elfes s'en servaient pour illuminer leurs fêtes.

Pourtant, les lampyres, vers luisants ou lucioles ont quelque chose de magique, féerique, et merveilleux.

Les lampyres seraient, selon une légende, liés aux âmes des ancêtres, ils évoquent la passion brûlante et éphémère, la fugacité de la vie. «...ce ne sont point des démons ennemis. Ils dansent ; ils se réjouissent, ils ont l'abandon et les éclats de la folie. » écrit Charles Nodier dans Smarra (1821).

 

En Chine, la luciole est traditionnellement la compagne des étudiants pauvres, auxquels elle fournit la lumière pour leurs travaux nocturnes.

 

Au Japon, on fait un voyage au pays de Hotaru pour admirer le vol de ces insectes lumineux, pour les prendre quelquefois dans la main, jouer un instant avec eux et les relâcher ensuite.

 

Les Belges prédisent le temps d'après le comportement du ver luisant : la pluie est proche s'il bouge sans cesse, le vent se lèvera s'il s'enfonce sous le terre et le froid est à redouter s'il brille intensément. En Jamaïque, voir une luciole au plafond annonce un visiteur et en Nouvelle-Guinée, si plusieurs de ces insectes entrent dans une maison, on s'attend à l'arrivée de quelques étrangers.

 

 

 

 

 

 

* Les vers luisants liés aux âmes des ancêtres

 

Appelé parfois « lumière des pauvres », « lumière du berger », « étoile volante », ce petit coléoptère apporte le bonheur à qui le voit dans nuit de la Saint Jean. Il donne l'espoir quand tout semble sombre. Il éclaire votre chemin dans le voyage qu'est la vie :

« semblables à ces insectes agiles que la nature a ornés de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaims du milieu d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'étincelles sous les coups redoublés du forgeron », nous écrit aimablement Charles Nodier.

 

Pour nos ancêtres Celtes, il reflétait l'étincelle de vie. Sa lueur symbolisait la lumière de la Source, l'essence de clarté originelle qui anime chaque être vivant.

 

 

 

 

 

 

* Un appel amoureux

 

Le ver luisant mâle produit également de la lumière mais de moindre intensité que la femelle. Lorsqu'elle aperçoit la lumière d'un partenaire, elle est très excitée et brille encore davantage. Formidable ballet dans la nuit estivale !

Les vers luisants allument et éteignent leur lumière à volonté selon un code établi pour chaque espèce. Cette astuce permet aux différents membres de chaque communauté de se reconnaître.

 

Dans certaines régions chaudes, il arrive parfois que les vers luisants s'assemblent dans un même arbre et émettent tous ensemble leurs signaux, s'allumant et s'éteignant à la manière d'un sapin de Noël dont les guirlandes clignotent. Spectacle d'une rare beauté comme l'écrit Charles Nodier :

« Ils flottent emportés par une légère brise qui passe, ou appelés par quelques doux parfums dont ils se nourrissent dans le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconsistant, se repose ou tourne un moment sur lui-même, et tombe tout entier sur le sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacrée aux fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la forêt. »

 

Après l'accouplement la femelle pond ses œufs à terre. Ceux-ci sont légèrement lumineux ; arrivés à maturité, les jeunes larves brillent déjà à travers les coquilles. Elles ressemblent à leur génitrice et vont muer cinq fois avant de se transformer en nymphe sous terre.

 

 

 

 

 

 

* L'allié du jardin

 

Il peut se régaler de proies parfois cent fois plus grosses que lui, redoutable prédateur d'escargots et de limaces. Contrairement aux carabes qui possèdent de puissantes mandibules aiguisées comme des sabres, celles du ver luisant s'apparentent plus des dagues. Fines et creuses, elles injectent dans leur proie un liquide mortel et digestif. Puis, tout simplement, le ver luisant aspire les chairs prédigérées !

 

Les vers luisants et autres lampyres aiment les prairies, les buissons, et le bord des chemins. Dans la journée, ils sont cachés dans l'herbe, ou sous les tapis de feuilles mortes. A la tombée de la nuit, la femelle grimpe le long des tiges et émet ses signaux lumineux pour appeler son amoureux qui, porteur d'élytres, vole rapidement, transi de passion, la rejoindre.

 

De plus en plus rare du fait de la pollution lumineuse, de l'utilisation de pesticides, de l'arrachage des haies, il apparaît que sa réduction est trop forte pour que ces seuls facteurs la justifient. Des études sérieuses sont en cours.

 

Le potager de Saint Jean est heureux. Il a de nouveau son étoile brillante. C'est la marque subtile et révélatrice d'un jardin vivant, saint et équilibré.

 

Si d'aventure, par une de ces chaudes nuits d'été vous vous offrez une balade nocturne au bord des chemins, bercé par le chant du rossignol et le parfum suave des fleurs, vous aurez peut être la chance d'apercevoir la lueur d'un ver luisant.

Alors couchez-vous dans l'herbe pour admirer le ballet féerique, lumineux et amoureux de ces petits êtres qui tournoient comme autant de petites étoiles filantes.

 

« Ver luisant tu luis à minuit,

Tu t'allumes sous les étoiles

Et, quand tout dort, tu t'introduis

Dans la lune et ronge sa moelle.

La lune, nid des vers luisants,

Dans le ciel continue sa route.

Elle sème sur les enfants,

Sur tous les beaux enfants dormant,

Rêve sur rêve, goutte à goutte. »

 

Robert Desnos

« Chantefables »

 

 

 

 

Passez une bonne semaine !

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #Potager de Saint Jean

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