LA MORT D'ERNEST

Publié le 31 Octobre 2021

 

Funérailles d'Albert Anker - 1863

 

 

« La mort est une chose normale. Pourquoi en faire une affaire ? On n'est pas si important que ça. J'ai compris que j'allais mourir quand mon grand-père est décédé. J'avais sept ans. J'ai su que ça existait et j'ai accepté ça très bien. »

 

Juliette Gréco

 

 

Les hommes, Bernard, André et Gabriel le jeune commis, étaient au bois depuis plusieurs jours à débiter des piquets d'acacia et de châtaignier pour l'entretien de la vigne et la remise en état des clôtures.

Avec des brindilles et du bois mort, le jeune employé de la ferme de Tournelune confectionnait aussi des fagots qui serviraient à allumer le feu dans les cheminées.

 

Un peu avant midi, ils entendirent des cris. On les appelait et ces appels répétés avaient quelque chose d'anormal, d'inquiétant.

Ce ne pouvait être pour la « soupe » car ils avaient prévu de passer la journée au bois et de déjeuner sur place avec quelques harengs grillés sur la braise et des pommes de terre.

 

Sortant du bois, ils arrivèrent sur le sentier où les attendait Marie, toute bouleversée.

« Venez vite, un malheur est arrivé, leur dit-elle. Bernard, c'est ton père, il est tombé dans la cour. »

Alors on a transporté Ernest sur son lit, inconscient. Bernard a envoyé Gabriel chercher le médecin en lui demandant de prévenir aussi monsieur le curé.

 

« Ernest a eu une attaque sérieuse. Je ne peux rien faire, il ne s'en remettra pas. Avant ce soir, il sera parti » annonce le médecin, le visage grave. Germaine, la femme d'Ernest ne dit rien, le visage figé. Elle semble ailleurs.

 

Monsieur le curé est arrivé. Il s'est recueilli et incliné devant le corps. Il a porté l'extrême onction avec l'huile bénite et l'imposition des mains. « Par cette onction sainte que le Seigneur en sa grande bonté vous réconforte par la grâce de l'Esprit saint. Ainsi vous ayant libéré de tous vos péchés, qu'il vous sauve et vous relève. »

 

 

 

 

Comme l'avait prévu le médecin, Ernest a rendu son dernier soupir en milieu d'après-midi.

Sur la table de nuit, on a allumé un cierge près d'une soucoupe remplie d'eau bénite. Une branche de buis a été posée à côté.

Marie a alors fermé les volets de la maison, arrêté les horloges, posé un voile sur les glaces et miroirs puis on fit la toilette du défunt. Le corps fut habillé d'un costume et chaussé. Ses mains jointes sur sa poitrine tiennent un chapelet. Un missel est glissé sous son menton.

Dans la soirée les veilleuses sont arrivées. Elles vont se relayer pour passer la nuit près du mort en récitant des chapelets. Dans la pièce d'à côté, Marie a préparé des soupes et du café.

Toute la journée du lendemain, les visites se sont succédées pour rendre hommage au défunt. Assis autour de la table, on évoque le disparu tout en sirotant un verre de vin.

Inconsciemment, peut-être, chacun pense à ce moment à sa propre mort.

 

Dans le même temps, Bernard a fait passer une annonce dans le journal local. Il a commandé un cercueil en chêne au menuisier puis avec Marie et monsieur le curé ils ont organisé la sépulture, choisissant les textes et les chants.

 

 

Enterrement à Ornans de Gustave Courbet - 1849

 

Sous une petite pluie fine, le glas annonce à 11 heures l'office des défunts. Des tentures galonnées d'argent recouvrent le porche de l'église puis est arrivé le corbillard tiré par deux chevaux, ornés de plumets.

Sur le parvis de l'église, monsieur le curé a posé alors la main sur le cercueil  : « Seigneur, accueille auprès de toi, Ernest. Fais briller sur lui ta lumière et donne lui ta paix et ton réconfort. »

Les porteurs ont emmené le cercueil devant l'autel puis tout le village qui attend a pénétré dans la pénombre froide du lieu sacré.

 

« Au commencement était le verbe, et le verbe était auprès de Dieu, et le verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C'est par lui que tout est venu à l'existence, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée...».

Monsieur le curé a lu le prologue de l’Évangile de Saint Jean, des cierges furent allumés dans le respect du rite de la lumière. Il a chanté le « de profondis ». Il y eut le geste de l'encens et de l'eau puis tout le monde a chanté la prière du dernier adieu.

Dans son sermon le prêtre a rappelé que même si Ernest ne fut pas un assidu des bancs de l'église, sa vie, faite de courage et de sacrifice pour les siens, en fait un vrai fils de Dieu.

 

De son vivant, Ernest avait dit qu'il ne voulait pas de longs discours. La cérémonie fut donc brève. Après la mise en terre tout le village s'est retrouvé pour une petite collation. 

« C'est rien que nous autres, on est bien peu de choses. Quand c'est l'heure, c'est l'heure. On ne choisit pas ».

Chacun à ce moment semble se retourner sur son propre passé. Un verre à la main, famille et amis  retracent la vie d'Ernest, ses grandes colères mais aussi sa disponibilité, son charme et un certain goût pour les dames.

 

Ernest n'est plus. La mort fait partie de la vie et comme l'a écrit Maurice Genevoix : « Il n'y a pas de mort. Je peux fermer les yeux, j'aurais mon paradis dans les cœurs qui se souviendront ».

 

Pour terminer ce billet qui pourra en surprendre quelques uns, j'ai souhaité l'accompagner d'un texte qu'un ami, fidèle lecteur et commentateur éclairé du blog, m'a envoyé.

Chacun jugera.

 

 

 

 

* La danse de ma mort

 

L’amour et la mort ne seraient-ils pas les deux faces de la même médaille ? Ce qui est certain, c’est que pendant des siècles la mort fut une réalité ostensible et les émois de l’amour un continent dissimulé. Le dévoilement du corps féminin témoigne sans détour d’une évolution : au XIXe siècle et durant les trois quarts du XXe, la censure veille dans tous les domaines.

Chacun sait, par exemple, que le tableau de Courbet L’origine du monde fut longtemps soustrait à la vue de tout un chacun. Cette œuvre peut être regardée de tous depuis 1995, année à laquelle elle devint propriété du musée d’Orsay. Qu’on songe également à l’historique du maillot de bain féminin depuis le début des années 20.

 

A l’inverse, la mort faisait partie de l’existence, était proche des vivants, semblait par eux apprivoisée. Au fil du temps, elle s’est de plus en plus ensauvagée, éloignée, jusqu’à se soustraire de notre environnement.

D’abord par l’exil des cimetières du cœur des villages initié au début du règne de Louis XVI ; ensuite par la possibilité d’obsèques non-religieuses ; enfin, il y a quelques décennies, par le remplacement du corbillard noir que tire l’attelage d’un ou plusieurs chevaux caparaçonnés par un véhicule banalisé souvent confondu dans le flot des automobiles.

 

Pour l’homme moderne, tout concourt à la prohibition de la mort et de tout ce qui, peu ou prou, la rappelle. Imagine-t-on de nos jours un écrivain qui, comme Roger Martin du Gard, écrirait « La mort du père » ?

Par un saugrenu renversement des valeurs, l’impudicité concerne maintenant non le sexe mais la mort ! L’indécence a changé de camp.

 

Parce que la mort est devenue obscène, nous n’y souscrivons plus. Pas même à son idée. Impensable est ma mort personnelle. Les autres peuvent et même doivent mourir, moi pas ! et mon propre trépas est objet de déni. Durant la Grande guerre, Freud exprime un curieux paradoxe avec la clarté qui lui est propre : « Notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la représenter nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur. […] personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité ».

 

Vision si ancrée dans la mentalité de l’homme moderne que celui-ci s’imagine à l’abri de tout.

Un grain de sable a grippé cette belle mécanique : il porte un nom, Covid-19. Comme Jupiter, il a frappé de sa foudre la foule des mortels ; il rappelle à tous que la mort, interdite par outrecuidance de la modernité d’entrer par la porte, pénètre non sans surprise par la fenêtre. L’effet de sidération passée, je viens de découvrir que je peux mourir. Cette idée m’est insoutenable. Je me croyais Dieu omnipotent et ne suis qu’un homme fragile. Kyrie eleison.

Le virus qui tient la planète en haleine aurait-il lu Heidegger qui rappelle cette vérité élémentaire : « Dès qu’un humain vient à la vie, il est déjà assez vieux pour mourir ».

 

Jean-Pierre Lautman, avril 2020

 

 

 

 

 

En ces moments de Toussaint, je vous souhaite une bonne semaine !

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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Z
la vie en vrai comme dans le passé et notre histoire .
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