LA STELE DU POETE RACAN

Publié le 18 Octobre 2021

 

La stèle du poète Racan dans les jardins des Prébendes à Tours

 

 

Le 30 juin 1907, Tours est en fête.

 

«… Dès les premières lueurs d'un jour pluvieux et maussade, l'aimable ville est remplie d'innombrables groupes, fanfares, harmonies qui défilent bannières en tête, grosses caisses, ophicléides* et autres instruments lourds à l'arrière, la plupart convoyés sur des voitures à bras. Il en est venu de tous les points de France : de Clichy, de Reims, d'Orgival, d'Angers, de Laval, de Cambrai, de Mortagne, de Meaux etc...Voici l'harmonie d'une maison d'inexplosible de Paris, celle des forgerons de Commentry, la chorale des chemins de fer de l’État, l'Union Républicaine de Saint-Martin-Le-Beau et combien d'autres... »

 

L'extrait de l'article de Fernand Bournon paru dans le « Journal des Débats » le 7 juillet 1907 faisait écho à l'initiative lancée par la « Société littéraire et artistique de Touraine » de rendre publiquement un hommage tardif au poète tourangeau Racan qui après avoir vu le jour dans les Vaux-du-Loir au manoir de Champmarin à Aubigné (Aubigné Racan), fut, peu après sa naissance transporté au château de la Roche-au-Majeur ( devenu La Roche-Racan), paroisse de Saint-Paterne et y passa la plus grande partie de son existence.

 

Un comité, placé sous la présidence d'honneur de messieurs Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État des Beaux Arts, Pic-Paris, sénateur et maire de Tours, Seignouret, préfet d'Indre-et-Loire, et Arnould, professeur à l'Université de Poitiers, fut créé en 1901 pour réunir les fonds nécessaires à l'érection d'un monument qui mettrait sous les yeux de tous l'image du poète.

 

 

Le poète Racan à l'Académie Française

 

Honorat de Bueil, seigneur de Racan, est né le 5 février 1589. Il était l'unique héritier de la branche cadette de la glorieuse maison de Bueil. Descendant de dix générations de soldats qui avaient répandu leur sang sur de nombreux champs de bataille. Il voulut imiter les exploits guerriers de ses ancêtres mais ses campagnes (le siège de la Rochelle 1627-1628 entre autre) ne lui rapportèrent pas la gloire militaire qu'il souhaitait.

D'une nature délicate, mal fait, un visage ingrat, un peu balourd, il était gauche et timide et, en outre, il bégayait. On se moquait de ses gaucheries de provincial et de son parler villageois. Aussi, ne réussit-il pas plus à la cour qu'à l'armée.

Désabusé, l'âme meurtrie, il décida de se retirer dans son vieux château féodal de la Roche-au-Majeur à Saint-Paterne, où s'étaient écoulées les treize premières années de son enfance. Il y vécut quarante années jusqu'à sa mort en 1670 à l'âge de 80 ans.

 

S'il n'obtint le grade de lieutenant qu'au bout de trente deux ans de services, il eut l'insigne honneur d'être un des premiers membres de l'Académie Française créée par le cardinal de Richelieu en 1635 où il occupa le fauteuil 30. Une anecdote raconte qu'il ne put prononcer son discours d'entrée, sa petite chienne ayant dévoré son manuscrit oublié par terre au pied de sa table de travail.

Il rencontrera Malherbe en 1605 qui demeurera son maître et ami.

 

Aimant passionnément la nature, il a chanté avec charme et simplicité les humides vallons et les grasses campagnes de la Touraine et des Vaux-du-Loir.

Racan composa des odes, des sonnets, des chansons, des madrigaux, des épigrammes*, des traductions en vers des psaumes de la pénitence. Son biographe M. Arnould compta ses vers. Il y en eut exactement seize mille huit cent quarante deux.

 

Célèbre par ses « Bergeries », pastorale en cinq actes représentée avec succès au théâtre de Bourgogne vers 1619 et par les charmantes stances sur la « Retraite » Racan, un peu moqué de son vivant et dont on sourit volontiers aujourd'hui, a été un vrai poète naïvement ému. Il a chanté sa Touraine, les Vaux-du-Loir, les paysages qui entouraient son manoir avec un son de voix qui n'était qu'à lui.

 

 

Le château de la Roche Racan à Saint-Paterne-Racan

 

 

* L'Inauguration

 

A midi et demi, ce 30 juin 1907 un grand banquet eut lieu dans la salle des fêtes du Boulevard Béranger présidé par M. Seignouret, préfet d'Indre et Loire entouré de M Pic-Paris, maire de Tours et de toutes les autorités et personnalités locales.

On prononça force discours pour remercier les donateurs, les présidents de comité etc.

 

Au moment où le vouvray moussait dans les coupes, M. Paul Boncourt, conseiller de Préfecture et Président du Comité du monument de Racan rappelait « qu'après le 24 novembre 1889 et l'inauguration de la statue de Balzac, la Touraine complétait peu à peu, avec Racan, le Panthéon de ses gloires. »

 

A 15 heures dans les jardins des Prébendes d'Oé, le parc Monceau de Tours, la cérémonie de l'inauguration du buste de Racan commença par une Marseillaise, exécutée et chantée par « l'Union Philharmonique de Nantes » et le « Choral Nantais » en présence de toutes les notabilités politiques et littéraires du département d'Indre-et-Loire.

 

Le journaliste de service précisait dans un article que « dans l'enceinte réservée au monument, dont le bronze clair et le piédestal fraîchement sculpté se détachent sur la verdure sombre des pins, avaient pris place également de nombreuses toilettes féminines, toutes estivales et élégantes. »

L'aimable cérémonie à peine terminée, la pluie demeurée menaçante depuis le matin , survint fort désagréablement, et c'est au milieu des haies de parapluies ouverts que s'effectua devant la statue du poète le défilé des cent vingt Sociétés musicales.

 

 

François Sicard - sculpteur

 

 

* François Sicard, le sculpteur

 

On ne manqua pas de remercier et saluer les talents du sculpteur François Sicard né à Tours le 21 avril 1862, créateur du buste en bronze de Racan* dont Ch. Dupuy en établit le piédestal et Georges Delpérier, sculpteur ornemaniste, exécuta la partie ornementale, lyre, gerbe et pampres.

 

François Sicard fut lauréat du prix de Rome en 1891, pensionnaire de la Villa Médicis à Rome de 1892 à 1895 et membre de l'Académie des Beaux Arts en 1930. On rappela qu'il fut le sculpteur attitré de Clémenceau dont il réalisa le buste et que parmi ses nombreuses créations figuraient celles d'Alfred de Vigny, place de la Marne, à Loches et d'Anatole France que l'on peut voir dans le jardin public de la Préfecture à Tours.

 

 

Georges Delpérier dans son atelier

 

 

Pour terminer cette folle journée, on leva encore des verres à la gloire de celles et ceux qui par leur dévouement, leur activité , leur talent ou leur générosité permirent le succès de cette œuvre.

Enfin, on se sépara sur « l'Hymne à la Touraine », extrait du « Panthéon Tourangeau » de Horace Hennion mis en musique par le compositeur Fernand Jouteux magnifiquement exécuté par le « Choral Nantais » et « l'Union Philharmonique de Nantes ».

 

 

Abbaye de la Clarté-Dieu à Saint-Paterne-Racan - aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

* Le Pays de Racan

 

Quand en 1900, naît le projet de stèle du poète Racan, il était prévu de l'installer à Saint- Paterne-Racan. Suite à une vive polémique entre différentes institutions, c'est à Tours qu'il fut décidé de la mettre en place.

Il faudra attendre 1989 pour qu'une autre sculpture soit érigée devant la mairie de Saint- Paterne-Racan.

L'appellation Pays de Racan va d'abord naître sous la plume du professeur Arnould en 1890 avec sa thèse sur « Racan et sa vie » puis celle de l'écrivain Chevalier et enfin avec A. Hallays, en 1903, qui la vantera dans son ouvrage « Balades en Touraine » en 1930.

L'arrivée du train et l'ouverture de la ligne Tours - Le Mans en 1858 ne va faire qu'amplifier la notoriété de la région.

 

Par la suite dans les années 1970 Pierre Robert, instituteur, va créer avec les enfants un journal « Au Pays de Racan » puis diverses associations vont s'employer à démontrer les talents, le dynamisme, la richesse économique, sociale et culturelle du Pays de Racan :

« Les amis de la vallée de l'Escotais » en 1978 sous la présidence de Henri Zamarlik, puis « Les trois vallées du Pays de Racan » en 1988 avec l'appui du collège de Racan.

 

 

Je n'aurais pu réaliser ce billet sans les informations et documents fournis par mon ami Henri Zamarlik. Il fut maire de Saint-Paterne-Racan pendant 31 ans et conseiller général 23 ans, contribuant par son dynamisme au développement économique et culturel de ce qui est devenu quasiment une marque « Le Pays de Racan ».

 

 

 

 

 

 

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* En application de la loi du 11 octobre 1941 sur la récupération des métaux le buste du Marquis de Racan est enlevé dès janvier 1942. Il sera restitué en avril 44, probablement sur intervention de Jean Tracou (ancien Préfet d’Indre et Loire devenu directeur de cabinet de Pétain) et la protestation du Maire.

* Ophicléides : instrument à vent de la famille des cuivres sorte de saxophone.

* épigrammes : petits poèmes satiriques

 

 

Je vous souhaite une bonne semaine automnale !

 

Amitiés 

 

Yves

 

Mon livre "balades en Touraine" (épuisé) publié en 2005 aux Editions Vinarelle dans lequel j'avais réservé un large chapitre au Pays de Racan

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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