LE VILLAGE RETROUVE

Publié le 24 Octobre 2021

 

 

« Prenez le temps de rêver...Et si vos rêves ne se réalisent pas, qu'ils soient tout de même magnifiques ! »

 

 

C'est un coup de folie. Un tout jeune retraité, malade de sa subite mise à l'écart a tenté une idée insensée, sur un coup de tête, sans trop y réfléchir, négligeant l'étude de marché, presque sans publicité : la création d'une supérette de producteurs.

Son projet a déclenché des tonnes de sourires, des wagons de sarcasmes et de plaisanteries douteuses. A l'ouverture de son établissement, les grands spécialistes du marketing et de la distribution disaient que ses seuls clients seraient les lapins, les lièvres, les écureuils et les chevreuils sortis des champs et des bois environnants.

 

Mais, comme par magie lorsque l'on voit surgir des plus grands déserts des êtres humains dont la présence était insoupçonnée, arriva, devant les étalages et venant des campagnes voisines, une clientèle inespérée.

Elle vint par curiosité d'abord pour tester la véracité du projet, puis par intérêt pour le plaisir, à la fois, des produits locaux, de la proximité et du vivre ensemble alors que plus personne n'y croyait dans ces petites vallées où les villages se vident au fur et à mesure que cafés, boulangeries, boucheries et épiceries ferment. Places désertes, clochers muets, plus de curés, classes d'écoles fermées.

 

Brusquement, au village l'espoir s'installait. Depuis le temps, pas si lointain, où les élites dirigeantes considéraient ces ruraux comme de vulgaires « culs terreux » et « gens de rien », ces lièvres et lapins, moqueries de nos spécialistes en linéaire, marketing et tête de gondole, semblaient résister à la tourmente.

 

 

On s'aperçut que chacun s'était donné le mot comme il est dit par ici. Le bouche à oreille fit son œuvre, amplifia le succès.

A quelque temps de là vinrent s'installer un jeune boulanger adepte des pains à l'ancienne et des farines naturelles, puis un bureau de tabac et journaux, un bar à vin associé à un restaurant-salon de thé avec séances de dégustations ...

Des touristes et randonneurs attirés par l'air pur et serein de la vallée clignèrent des yeux en direction des fermettes abandonnées candidates à la restauration pour résidences secondaires.

 

Tous les jours de la semaine et le soir après le travail, le bar retrouva ses brèves de comptoir, ses bavards qui refont le monde, ses joyeux lurons et ses commérages. Le club des anciens, les associations de pétanque, de chasse, de pêche en firent leur quartier général...

La municipalité, ravie de voir cette nouvelle effervescence encouragea toutes les initiatives.

Elle embaucha un nouveau cantonnier-jardinier. Quelques coups de pinceaux dans une annexe délaissée de la mairie devint bibliothèque. A chaque seuil de maison on fit planter des fleurs et des rosiers. La vie reprenait des couleurs.

Bientôt le village pourrait se porter candidat au concours national des villages les plus fleuris.

 

Il ne manquait à cette aventure qu'un détail, une originalité, une signature même illisible comme celle de l'ordonnance du médecin. Ainsi naquit l'officine médicale.
Voulant soigner les bleus du corps, un couple de jeunes médecins fraîchement émoulus de leur faculté décidèrent de s'installer dans le village aux animations et initiatives reconnues.

Ils avaient fait le pari de la ruralité, celle de leur enfance. C'était leur style et mode de vie.

 

 

A l'initiative de plusieurs associations, cette révolution fut couronnée d'un pèlerinage à Martin digne Saint-Patron du village auquel s'associèrent toutes les générations des alentours, la majorité ignorant que l'église possédait un retable du 17ème siècle et une statue du saint portant la croix à double traverses.

Musique municipale, garde champêtre en tenue et curé en tête, la procession parcourut les rues du village. Elle fut une totale réussite.

On vit alors la renaissance des animations : concerts, bals masqués, concours de belote, assemblées, soirées de veillées, noces à l'ancienne, avec carrioles, chariots, chevaux de trait, demoiselles d'honneur et violoneux que la télévision, tablette et portable avaient fait sortir de la mémoire collective.

Le lavoir retrouva même quelques instants ses lavandières bavardes.

 

 

Il y eut sur la place un grand marché des producteurs puis tout le monde fut convié à un grand « mangement » avec force pâtés, légumes, saucissons, fritures, grillades, tartes aux fruits...

Chacun avait préparé à sa façon selon ses goûts et son talent. L'important était de partager.

 

L'échange de boissons et de nourritures, fruits du labeur ou des cueillettes de chacun, fait communiquer par le ventre autant que par le cœur.

 

Des tonneaux de vins blancs et rouges des Vaux-du-Loir furent mis en perce où l'on pouvait se servir à volonté mais avec modération.

On a chanté et on a dansé.

La disparition du repli sur soi, la vie, la tradition, le plaisir du partage avaient repris leur droit.

 

 

 

Brusquement, il se passa alors une chose incroyable. Tout disparut en un clin d’œil. Il y eut des voix, des cris, des coups...

On me tapait sur la tête. Aïe ! Aïe !

Pour ma sieste quotidienne, je m'étais mollement assoupi au bord du jardin à l'ombre du gros tilleul. Une poule s'était échappée de l'enclos et, juchée sur le dossier du transat me picorait les cheveux. Aïe !

 

D'un bond, je me levais, volais dans les plumes du gallinacé qui partit en caquetant rejoindre ses collègues qui riaient aux éclats.

Toute cette histoire, ce bonheur retrouvé n'avaient été, en fait qu'une rêverie.

 

La tristesse et la nostalgie auraient pu m'envahir mais il est dit que le rêve est prémonitoire.

Alors je le vivrais, sans doute, dans une autre vie.

Peu importe, ce rêve fut magnifique !

 

 

« L'espoir ce n'est pas de croire que tout ira bien, mais de croire que les choses auront un sens ! »

 

Vaclav Havel

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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S
J’ai refermé cette belle histoire comme on éloigne une coupe de fruits d’été, repus de soleil et de saveurs juteuses. J’ai envié l’ombre et l’effluence du tilleul, aurais volontiers échangé les maigres frondaisons des oliviers contre celle, ample et profuse de votre arbre proche du poulailler ! Le caquetage me convient bien. Sur la place du village il remplit les bancs en bordures des bouloirs en remplacement du tricotage quoique les deux, caquetage et tricotage, s’entendaient bien. Mais aujourd’hui les dames patronnesses ne moralisent plus dans le cliquetis des aiguilles à tricoter, elles parlent séries, Netflix est la référence, elles échangent des conseils propres aux maçons, aux plombiers, il arrive même qu’elles palabrent rugby. Ah, le beurre Colbert est oublié, la sauce Véron s’ennuie aux oubliettes et le roux à la diable n’est plus qu’un souvenir pour les vieux qui s’appuient sur leur canne en couvant du regard le « petit » ou le cochonnet. Le temps passe, m’sieurs, dames.
Mais l’heure chaude passée, la mère à la Berthe qu’est partie à la ville, découvre la toile qui protégeait fruits et légumes devant l’entrée de l’épicerie, le boulanger enfariné s’étire en traversant le foirail et la pharmacienne relève le store. C’est ainsi chaque jour en d’autres villages non pas plus chanceux mais abritant une population plus importante. Et le mien, en absence des tilleuls se couvre, chaque été, du chant des cigales.
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Y
Grand merci pour ce commentaire éclairé. Nous sommes sans doute d'un autre temps. Je pourrais dire hélas. Un journaliste à l'époque où j'étais encore en activité m'avait qualifié de "cul terreux" . je considère aujourd'hui que c'est un compliment quand je constate toute cette décadence et ce mépris de nos "élites". A l'ombre de mon tilleul , je n'est pas le doux chant des cigales mais rien ne remplacera mon petit paradis, mon potager, le caquetage de mes poules, les visites amicales de mes chouettes, de mes écureuils... Qu'ils aillent au diable avec leur netflix. Un jour tous ces nuls disparaitront. Je le sais.
a plus
amitiés
Yves
A
Magnifique et magnifiquement illustré (je jalouse toujours). Il y a les rêves prémonitoires et il y a les synchronicités auxquelles je ne veux pas croire pour laisser le temps s'écouler naturellement. Mais... mais, je viens juste de fermer un mail et je vous lis. Dans ce mail, je m'adresse à des amis canadiens qui ont acheté une maisonnette dans notre petite vallée et qui se désolent de voir les petites ruines charmantes démolies les unes après les autres autour d'eux alors qu'elles pourraient revivre si... si...
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L
Merci Yves pour ce beau rêve.
Prémonitoire ?
On veut y croire.
Odile
Y
Et oui si ...
bonne soirée
amitiés
Yves