11 NOVEMBRE – LE CLAIRON DE LA SAINT-MARTIN

Publié le 13 Novembre 2021

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

« Si tu veux vraiment te figurer ce qu'est la guerre, imagine... »

« Imagine que tu es né dans un petit village ; qu'à l'école tu t'es fait des amis, des copains ; qu'adolescent, tu as été conscrit ; que tu as fait ton service (deux ans, trois ans après 1913) ; que tu as bu, que tu as ri, chanté avec des copains ; mais qu'un jour, il a fallu partir, pour le front ; qu'un autre jour il a fallu sortir de la tranchée, la peur au ventre, et charger...Que tu es revenu un peu plus tard presque fou, à la main la main de ton ami d'enfance, son pied, sa tête, et la figure éclaboussée de sa cervelle ; celui avec lequel tu avais chanté et sans lequel il faudrait continuer, pour se griser et se faire croire que la vie reste « normale »...

 

Si vraiment tu peux imaginer tout cela, comprendre que ce ne sont pas seulement les mots des livres inventés pour faire peur aux enfants et emmerder les élèves ; alors tu sauras un peu ce qu'est la guerre...»

Claude Ribouillault - La musique au fusil - Rouergue.

 

 

Photo Yves de Saint Jean

 

 

11 novembre 1956, nous sommes trois, dans ce matin gris sur la route qui nous conduit au centre du bourg. Louis, mon grand-père et Henri, son demi-frère, m'accompagnent. Il fait frais mais j'ai bien chaud dans mon petit pardessus marron, la tête couverte d'un petit béret. Louis et Henri ont tous les deux un drapeau roulé sous le bras.

 

Il est onze heures. Nous arrivons sur la place au pied de l'église dédiée au grand thaumaturge. Je ne comprends pas très bien ce qui se passe mais les images s'impriment d'elles-mêmes. L'ambiance est lourde.

 

Des hommes, des femmes, le visage grave et figé comme des automates aux rouages rouillés sont réunis devant le monument aux sacrifiés de l'histoire. Sous les drapeaux déployés et alignés dans la fraîcheur de ce matin, le silence est assourdissant, plus lourd que d'habitude. On n'entend plus que lui. Il est comme la lumière, il n'a pas de corps. Aujourd'hui, le village pleure ses morts, pas des morts partis naturellement parce que la pente du chemin de la vieillesse devenait trop dure.

Non, aujourd'hui, on célèbre un mari, un fiancé, un frère, un jeune papa, rien que des jeunes hommes qui n'ont pas eu la chance de voir venir les douceurs d'une vie bien remplie..

Aujourd'hui, les vieux pleurent des jeunesses perdues, celles des jeunes morts de la grande guerre, comme s'il y avait de petites guerres.

 

« J'ai vu le 11 novembre 1918 à la Grollerie le facteur apporté une lettre annonçant la mort de mon cousin...et en même temps la cloche sonnait et toutes celles alentour pour fêter l'armistice. J'avais six ans et ce moment je me rappelle bien ce que j'ai vu... » A. Marandeau né le 12 avril 1912.

 

 

photo Yves de Saint Jean

 

 

Tout autour du monument, il y a des hommes graves et silencieux qui regardent les drapeaux avec des ombres dans les yeux.

Marius est revenu mais sa jambe est restée, là-bas, dans la boue et le froid d'une tranchée, cette jambe qui lui manque tellement, cette part de son être que la guerre lui a volée.

 

Henri, Marius et d'autres avaient dix sept ou vingt cinq ans. Ils étaient boulangers, ouvriers, paysans, écrivains, poètes, musiciens. Ils devinrent brusquement fantassins, artilleurs, brancardiers. Ils durent quitter leurs femmes, leurs fiancées, leurs enfants, revêtir un uniforme mal taillé et chausser des godillots à clous. Deux millions ne sont jamais revenus de cet enfer de boue, de froid, de bruit des canons, des cris de soldats, des odeurs de charniers. Les autres, comme Henri, sont rentrés usés, fatigués, mutilés, meurtris, perdus dans un monde qui s'est construit sur leur absence. La nuit, ils se réveillent parfois en sursaut et croient entendre le cri de ce soldat qui bascule dans une tranchée ennemie.

 

Les femmes sont là, filles, fiancées, veuves qui se rappellent cette journée de moisson du samedi 4 août 1914 quand les cloches ont fait résonner dans toute la campagne ce funeste tocsin à 4 heures de l'après-midi. Elles sont là aussi pour pleurer ceux que l'on ne reverra jamais et ceux, gueules cassées, qui sont morts des suites de leurs blessures peu après leur retour. Qui se souvient de leurs souffrances, des efforts, des privations, des tâches au-dessus de leurs forces qui ont meurtri leurs corps sans personne pour les réconforter.

 

 

Sur le front, tous les clairons sonneront officiellement le cessez-le-feu à la date convenue : le 11 novembre à 11 heures, jour de la Saint-Martin.

 

 

Le petit garçon que j'étais a bien vieilli mais comme chaque année depuis mon retour au village, je suis là.

Avant la cérémonie, un ancien combattant m'a remis sur le revers de ma veste un bleuet, symbole de la mémoire et de la solidarité des combattants.

C'est beau un bleuet. Ça égaie un champ de blé. C'est tellement bleu.

On raconte aussi qu'une femme qui porte un bleuet dissimulé sous son corsage peut faire tourner les têtes des hommes qui croisent son chemin.

 

Il y a un siècle, lorsque le clairon Sellier sonna le premier le 7 novembre 1918 à La Capelle (Aisne) la fin des hostilités, les femmes qui aimaient les hommes qui ne sont pas revenus vivaient leur douleur et leur chagrin en silence et cette petite fleur bleue qui ornait leur corsage rappelait que la guerre tue des hommes, qu'elle fait des veuves et brise des vies.

 

Ces jeunes hommes dont les noms sont gravés sur le marbre du monument étaient sans doute croyants comme la plupart des gens de nos villages au début de ce 20ème siècle et je me demande si au moment de mourir ces pauvres garçons ont trouvé la parole apaisante d'un prêtre, d'un pasteur, d'un compagnon d'infortune. Qui sait si celui qui a recueilli ses dernières paroles est peut-être lui aussi parti vers une autre lumière en emportant leur secret ?

 

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

 

« La guerre paraît douce à ceux qui ne l'ont pas faite. » - Erasme

 

Le clairon demande une minute de silence. C'est long une minute quand il faut se souvenir pour ne pas oublier. Oublier la guerre ? On aimerait bien et se dire qu'elle n'a jamais existé mais elle est là partout sur ce monument.

 

Émile, Alexandre, Joseph, Désiré... auraient pu écrire à la lumière d'une lampe à pétrole ou d'une bougie au fond d'une casemate : «...aujourd'hui, j'ai tué mon premier homme... je n'aurais jamais cru que c'était aussi facile et douloureux à la fois. Je me demande combien on avait d'écart lui et moi, peut-être quelques jours ; s'il avait des frères ou des sœurs, s'il était fiancé ou marié... Je ne risquais pas de savoir puisqu'on ne s'est jamais parlé, et aujourd'hui c'était lui ou moi...»

 

Je n'ai jamais oublié ce 11 novembre 1956. L'image du petit bonhomme dans son pardessus marron sur la place du village est ancrée dans ma mémoire. Elle me poursuit. Depuis toutes ces années, si l'occasion m'est donnée de m'arrêter dans l'un de ces petits villages, je ne peux m'empêcher de passer de longues minutes à lire un à un les noms de ces sacrifiés de l'histoire.

 

Après toutes ces années, je suis encore là, sur la place du village, à écouter d'autres voix que celle de Louis faire l'appel des morts.

 

L'oncle Henri est parti depuis longtemps. Gamin, j'ai souvent parlé avec lui en buvant une chopine dans sa cave. Comme tous ceux qui avaient connu cet enfer, il n'était pas très bavard mais à chaque fois, il me disait simplement le regard perdu : « j'en suis revenu, comment est-ce possible ?»

 

Photo Yves de Saint Jean

 

Dans la semaine, des jeunes mais aussi des moins jeunes passent, indifférents, ignares et un peu goguenards devant le monument. Préoccupés à consulter leur smartphone, la liste trop longue des noms gravés dans le marbre ne les interpelle nullement. Le sacrifice de ces pauvres diables, ces « culs terreux », ces « gens de rien » comme disent nos élites aujourd'hui, cela semble ne pas les concerner.

«La der des der» disaient-ils, a vidé les campagnes de ses forces vives, ruiné l'agriculture, saigné les villages ruraux. Le massacre de ces pauvres gars a chamboulé notre civilisation, nos vies et pire encore pour nos bonnes consciences, c'est l'acceptation d'un monde dont s'efface la notion de liberté comme le dénonçait Saint-Exupéry dans sa dernière lettre au général X :

« Je hais cette époque où l'homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail, doux, poli, tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! … L'homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L'homme que l'on alimente en culture de confection, en culture standard, comme on alimente des bœufs en foin. »

 

 

Jeunes recrues à Vincennes 1916

 

A la fin du magnifique et terrible film de Bertrand Tavernier « La Vie et rien d'autre », le commandant Dellaplane (Philippe Noiret) écrit à sa chère Irène (Sabine Azéma) une lettre bouleversante, dont voici le post-scriptum :

« C'est la dernière fois que je vous importune avec mes chiffres terribles. Mais par comparaison avec le temps mis par les troupes alliées à descendre les Champs-Elysées lors du défilé de la Victoire, environ trois heures, je crois, j'ai calculé que, dans les mêmes conditions de vitesse de marche et de formation réglementaires, le défilé des pauvres morts de cette inexpiable folie n'aurait pas duré moins de onze jours et onze nuits. Pardonnez-moi cette précision accablante. »

 

ex-voto du Maréchal Foch dans la crypte de la basilique Saint-Martin à Tours.

 

 

 

Je vous souhaite une bonne semaine !

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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