EMILE RACONTE - 13 - LA VOCATION

Publié le 7 Novembre 2021

 

 

 

Par un beau dimanche d'après-midi d'été, Marie Picassé avait été invitée chez sa voisine Germaine Tribat pour une petite collation.

Elles s'étaient installées sous la tonnelle devant la maison, face au jardin sur laquelle avait prospéré une treille qui donnait à l'endroit une saine fraîcheur ombragée.

Toutes deux devisaient de banalités d'usage, de la pluie et du beau temps, des cancans du village, des mariages, des cocus, de la moisson qui se prépare et de leur future participation au prochain comice. Marie y présenterait ses oies, son mari les verrats. Quant à Germaine, il était convenu qu'elle tiendrait le stand du point de croix dont elle est une spécialiste reconnue dans toutes les communes environnantes.

 

Marie Chauvin, la bonne de Germaine apporta le café, les tasses, le sucre et une belle tarte aux prunes cuite du matin.

Marie était depuis une vingtaine d'années au service de Germaine, de son mari, Bernard et de ses deux filles, Chantal et Amélie deux gourgandines, véritables petites pestes qui n'avaient pas froid aux yeux.

Marie était une domestique parfaite, une personne de confiance, bonne cuisinière, adroite, pas chapardeuse et qui s'occupait à merveille des filles avec lesquelles elle partageait quelques secrètes confidences. Elle les accompagnait à la messe, dans toutes les fêtes et même chez Anastasie qui leur donnait quelques cours d'harmonium et de solfège.

 

 

Marie avait déposé le plateau sur la petite table et restait plantée là, raide, maladroite,

« tire-bouchonnant » son tablier.

 

« Merci Marie, tu peux disposer, si nous avons besoin, on t'appellera...»

 

Mais Marie restait là visiblement embarrassée.

 

« Il y a un problème Marie ?» demanda Germaine.

 

« Oui, Madame Germaine. Il faut que je vous dise quelque chose qui va peut-être pas vous faire plaisir. »

 

« Tu m'inquiètes Marie et c'est quoi ce petit problème ? »

 

« Bin voilà, j'vas vous quitter. »

 

« Nous quitter !!! firent en chœur Marie Picassé et Germaine, saisies d'une stupeur proche de l'apoplexie. En voilà une idée mais pour combien de temps ? »

 

« Bin, hélas pour toujours. J'entre au couvent. J'en ai parlé à mon confesseur. Il m'a dit, puisque Dieu vous appelle, allez-y. C'est que vous avez la vocation. Croyez bien, madame Germaine, que je vais vous regretter, monsieur aussi qui avait ses gentillesses pour moi et puis les filles. Ça fait si longtemps que je suis là.

Enfin c'est décidé. J'ai bien réfléchi. Je me suis déjà fait couper les cheveux. Je vais comme on dit quitter notre monde puisque j'ai la vocation. »

 

Accablées par cette nouvelle, Germaine et Marie Picassé tentèrent bien de discuter, de retarder l'échéance, de la convaincre de réfléchir encore mais, bien entendu, on ne pouvait pas aller contre la vocation.

 

Ce fut un grand chagrin dans la maison. Dans la semaine, Germaine et Marie Picassé allèrent à la ville chez le bijoutier et achetèrent une statue de Jeanne d'Arc toute en zinc doré et lui offrirent en guise de souvenir.

« Vous ferez vos prières en pensant à nous. » lui dirent-elles en chœur les larmes dans les yeux.

 

Un matin, le taxi Marcel Dupin vint prendre la malle et les effets de Marie. Les adieux furent mouillés. Marie dans ses habits du dimanche et ses chausses en soie rose, sa Jeanne d'Arc sous le bras partait pour toujours.

Elle avait la vocation.

 

 

 

 

Quelques jours plus tard, la clochette du portillon fit tressauter toute la maison attristée.

Germaine alla ouvrir.

Une dame élégante, bien habillée, toute chapeautée, des bijoux à chaque doigt et tenant une ombrelle en soie rose, la salua.

 

« Madame Germaine Tribat, je suppose ? »

 

« Oui, b'jour m'dame. »

 

« Bonjour chère madame, excusez-moi de venir vous importuner mais je viens vous demander quelques renseignements sur une domestique que vous avez eue : Marie Chauvin. »

 

« Ah ! Ma pauvre dame, m'en parlez pas. Quelle tristesse, elle était chez nous depuis au moins vingt ans. C'était une personne parfaite, la meilleure qu'on pouvait avoir. Nous la regrettons beaucoup.

Mais enfin, que voulez-vous, nous savons qu'elle va être en accord avec elle-même. La Grâce l'a touchée puisqu'elle est entrée en communauté. Nous avons tout fait pour la dissuader et la garder à notre service. Mais que voulez-vous quand on a la vocation.... »

 

« La vocation, la vocation ??? Mais pas du tout, madame. Elle est entrée à notre service en vous quittant. Je suis l'épouse du nouveau notaire. Elle est arrivée avec les cheveux coupés, des chausses en soie rose et une belle statue en zinc doré.

Je venais m'informer que c'était bien à elle. »

 

« Ah ! La perfide, la traîtresse, la menteuse ! S'écria Germaine au bord de l'évanouissement, levant les bras au ciel, la statue c'était notre cadeau d'adieu. »

 

 

« La vie et le mensonge sont synonymes. » Fiodor Dostoievski

 

 

 

 

Je vous souhaite la meilleure semaine

automnale possible !

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article