POM', POMMES ET POMMIERS

Publié le 21 Novembre 2021

 

Pommes - aquarelle et pastel Yves de Saint Jean

 

La légende raconte que la belle Thétis, jalouse de ce que, à ses propres yeux, Vénus eût emporté la pomme qui était le prix de sa beauté, sans qu’on l’eût admise à la concurrence, résolut de s’en venger. Un jour donc que Vénus, descendue de cette partie du rivage des Gaules y cherchait des perles pour sa parure et des coquillages pour son fils, un triton lui déroba sa pomme qu’elle avait mise sur un rocher, et la porta à la déesse des mers ; aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe.

Voilà dirent les Gaulois, la raison du grand nombre de pommiers qui poussent dans notre pays et de la beauté singulière de nos filles.

 

La pomme et le pommier sont d'une richesse symbolique extraordinaire. On impute à ce fruit le très fameux désastre qu'appela la gourmandise d'Adam et Eve quant à la mythologie, elle est intarissable. L'histoire de l'arbre et du fruit de la connaissance, du bien et du mal qui induit la peine la souffrance et la mort fera l'objet d'un futur article.

 

Je me contenterais pour ce billet, de rester sur les rives des Vaux-du-Loir pour tenter de retracer en quelques lignes l'origine, l'histoire, l'évolution, les techniques, les malheurs, les perspectives, les variétés de ces « pommes de table » ou « pommes à couteau » qui ont fait, en grande partie, la richesse économique de cette région.

 

 

Fleur de pommier - photo Yves de Saint Jean

 

Le pommier fait partie du paysage traditionnel du Maine et des Vaux-du-Loir. Jusqu'à une époque récente, champs et prés du bocage en étaient plantés. Si le nord produisait plutôt des pommes à cidre, le centre et le sud offraient une gamme variée de pommes de table répondant aux noms oubliés de Locart, Groseille, Bouet, différentes variétés de reinettes...

Il est dit que la production de ces dernières fut encouragée par le gouverneur du Maine le Maréchal de Lavardin, sous le bon roi Henri IV.

 

Reinette du Mans

 

 

* La pomme de jaune

 

La bonne vieille ville du Mans a donné officiellement son nom, peu avant la guerre, à la variété la plus répandue, la « Reinette du Mans » que l'on dit originaire de Montfort-le- Génois. Certains écrits attestent déjà de sa présence au 17ème siècle. Elle est connue au moins depuis le 19ème siècle sous le nom de « pomme de jaune » car, de vert à la récolte, le fruit devient jaune à maturité.

Sa remarquable conservation, ajoutée à sa récolte tardive, en fit une variété à forte valeur ajoutée dans l’entre-deux guerres, très recherchée à Paris en arrière-saison. Son essor date de la période 1880-1900 pendant laquelle on en a beaucoup planté, notamment dans le sud du département.

On la cueille, grimpé sur de longues échelles en perches de châtaignier. Les pommes sont stockées dans des caisses en bois de peuplier que Louis, mon grand-père fabriquait par centaines.

 

Toutefois, depuis plusieurs décennies et notamment après la seconde guerre mondiale, la tendance à la création de nouveaux vergers de Reinette du Mans, surtout cultivée en haute tige, va connaître un déclin.

Sa production s'est alors trouvée supplantée par l'apparition de vergers industriels à basse et moyenne tige et de nouvelles variétés à production plus rapides comme la Reine des Reinettes et surtout les variétés américaines : Belle de Boscoop, Canada Blanc... puis la Golden Délicious qui va envahir progressivement les vergers, pomme très rentable et appréciée sur les marchés.

 

la cueillette dans les années 1960 - document Eric Martineau
La cueillette aujourd'hui - Photo Yves de Saint Jean

 

 

* Les vergers supplantent la vigne

 

Jusque dans les années d'avant guerre on se contentait de cueillir les pommes sans se livrer à une véritable culture comme pour la vigne.

Depuis longtemps, on avait planté des pommiers à couteau au bout des rangs des vignes. Celles-ci, replantées vers 1900 après le phylloxéra, atteignaient l'âge d'être remplacées au moment où cette culture était jugée moins rentable (complexe d'infériorité envers le vignoble bordelais dont les vins transitaient par la ligne Bordeaux - Paris passant par les Vaux-du-Loir et notamment la gare de Chenu), alors que les cultures fruitières s'avéraient d'un meilleur profit.

 

On a donc remplacé, peu à peu, les vieux ceps par des pommiers, puis, devant les bons résultats on a fait des rangs entiers de pommiers. Sans rechercher, au départ, une homogénéité de production on a mélangé les espèces longues à venir et celles d'un rendement plus rapide. Après une période transitoire allant des années 1945 à 1955, l'arboriculture est devenue la ressource essentielle et même parfois l'unique activité des agriculteurs alors que les vignerons se faisaient de plus en plus rares.

 

Cette substitution des vignes pour les vergers s'observent dans la région de Château-du-Loir, Chenu, Vaas, Saint-Germain-d'Arcé où les vignes de « rouges » ont été remplacées par des pommiers tandis que les vignes « blanches » de Marçon, Lhomme et son clos de Jasnières, Chahaignes, ont résisté.

 

Ainsi dans la Sarthe, la carte des vergers évoque celle des vignes avant le phylloxéra.

 

La cueillette en caisse - document Eric Martineau

 

Chenu, par exemple qui produisait d'excellents rouges souvent primés dans les concours nationaux comptait plusieurs centaines d'hectares de vignes. Aujourd'hui, c'est la commune sarthoise qui compte le plus de vergers avec 300 ha pour 430 habitants et seulement quelques rangs de ceps éparpillés dans la campagne que quelques passionnés tentent de sauvegarder.

 

Il faut reconnaître que la tradition viticole a joué un rôle essentiel dans cette substitution. Les vignerons et d'une façon plus générale les paysans du sud, restés plus ou moins viticulteurs pour le plaisir, étaient mieux préparés à adopter une culture spécialisée, alors que dans les régions de polyculture traditionnelle, les paysans ont hésité à se lancer dans des cultures spéculatives.

 

Les calibreuses Barbet - document Guy Roger - Le petit Castéropode

 

La profession s'est alors organisée. Déjà, dès avant la guerre des syndicats locaux et départementaux sont apparus pour améliorer les techniques de culture, de production et faciliter la commercialisation notamment vers Paris. Se sont créées alors des associations pomologiques, puis des coopératives qui se sont dotées de stations fruitières pour le stockage, la première à Mayet en 1943, la seconde à Château-du-Loir en 1948, complétées par une plus importante à La Flèche en 1963.

 

La filière s'est modernisée et organisée, des entreprises sont nées (Barbet calibrage à Château-du-Loir ..) puis les arboriculteurs se sont dotés de chambres froides, d'autres se sont spécialisés dans le calibrage ou diversifiés dans la fabrication de compotes et jus de fruits.

Quant à la cueillette, paradoxe étonnant, faute de suffisamment de bras français, les cueilleurs arrivent de l'Europe entière.

 

 

La cueillette à Chenu années 1960 - collection Yves de Saint Jean

 

 

 

* La chimie dans les vergers

 

 

Traitements dans les 1960 -1970 sans protection et un enfant sur le tracteur - document Eric Martineau

 

Ainsi avec l'arrivée des nouvelles variétés, des méthodes culturales en basse et moyenne tige mais surtout avec l'entrée en fanfare de l'arme à destruction massive qu'est la chimie et son cortège de traitements des arbres fruitiers, tout va basculer.

 

L'emploi des pesticides, herbicides ou autres fongicides est au centre du développement agricole intensif, ici dans nos vergers catoniciens comme ailleurs.

Le perfectionnement des gaz de combat lors des deux derniers conflits mondiaux et le développement de la chimie organique à partir des années 1930 vont permettre l'apparition de nombreux produits organiques de synthèse.

 

C'est l'ère de la destruction massive, des grands massacres sans prise en considération de l'environnement mais aussi de la santé. Fongicides, herbicides, pesticides arrosent copieusement les campagnes. Carpocapse, pucerons de toutes couleurs, acariens, tavelure, cochenille, oïdium, feu bactérien etc...la lutte est sans merci. On arrose, on pulvérise sans vergogne et sans protection.

 

Traitement aujourd'hui en verger Eco responsable - Photo Yves de Saint Jean

 

Les agriculteurs ont ainsi été identifiés dans la littérature scientifique comme des groupes de population particulièrement vulnérables en raison de l'utilisation directe et répétée de plusieurs de ces produits dangereux et, partant, de leur exposition à ceux-ci.

On assiste alors au déclin des populations de prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire dont les plus emblématiques furent les rapaces mais aussi les passereaux, la petite faune, les lièvres, les fleurs etc... Dramatique !

 

 

* Evolution 

 

Les vergers écoresponsables

 

 

photo Yves de Saint Jean

 

 

Déjà dans les années 1960 apparaissent les premières alarmes dénonçant les risques irréversibles que les pollutions chimiques font courir aux écosystèmes naturels.

Les premières interdictions de pesticides organochlorés sont prononcées dans les années 1970 avec l'apparition de nouvelles stratégies de défenses des cultures : lutte raisonnée, produits naturels, agents de bio-contrôle, dispositions législatives visant à réduire l'utilisation des pesticides...

 

P. Y. de St Jean

Cette prise de conscience s'est traduite il y a plus d'une vingtaine d'années par la création d'un concept « Vergers écoresponsables » situé entre agriculture biologique et agriculture conventionnelle. La démarche s'appuie sur les principes de la production fruitière intégrée qui privilégie l'observation des vergers, les techniques de pointes et méthodes de lutte biologique : confusion sexuelle avec la mise en place de diffuseurs de phéromones, protection et utilisation des insectes pollinisateurs et utiles (abeilles, coccinelles ...), des oiseaux comme la mésange (une famille peut consommer jusqu'à 500 chenilles par jour) avec l'installation de nichoirs et de refuges pour les auxiliaires (chauve-souris), gestion de l'eau, traçabilité et transparence des pratiques, organisation d'opérations vergers ouverts etc...

 

Mon côté frondeur dira que malgré tout, les machines continuent de pulvériser, certes mais dans cette configuration écoresponsable, l'arboriculteur doit rendre des comptes. Toute intervention systématique est proscrite, chacune doit être justifiée techniquement et consignée dans des cahiers de culture.

 

Photo Yves de Saint Jean

 

 

« A l’avenir, il y aura d’un côté de grands vergers positionnés notamment sur les variétés club et de l’autre de petites exploitations orientées sur la vente directe. »

Eric Martineau

 

 

* Des pommes pour tous les goûts

 

 

 

Au nom d'un marketing ravageur, uniformisant le goût du consommateur, les arboriculteurs cultivent à quelques exceptions les mêmes variétés que l'on retrouvent sur tous les étalages de la grande distribution.

Elles portent le nom de Golden, Gala, Fuji, Choupette, Elstar, Ariane, Pink Lady, Jazz et autres Antarès, Reine des reinettes, Belchard...

 

Le très important patrimoine fruitier de notre pays a été constitué au cours des siècles par nos ancêtres à partir de l'observation, suivi de la sélection des croisements naturels des variétés fruitières poussant spontanément dans nos bois et les haies appelée « semis de hasard ».

Ces diverses variétés bien adaptées aux différents terroirs et leurs maturités étalées permettaient une consommation sur une plus grande partie de l'année.

Après la seconde guerre, pour diverses raisons dont la principale fut d'interdire aux pépiniéristes de commercialiser ces variétés dites locales, celles-ci devaient disparaître des catalogues au profit des variétés américaines cultivées dans des vergers industriels. La Reinette du Mans, ou « pomme de jaune » en est un bon exemple.

Ces variétés souvent plus résistantes aux maladies et aux ravageurs que les variétés modernes existent toujours mais réduites à de petites portions de territoires.

 

Photo Yves de Saint Jean

 

Rien que leurs noms enchanteurs mettent en joie. On les appelle Ananas rouge, Belle fille, Belle fleur normande, Coquette, Bouche cul, Patte de loup, Delis d'or, Rubinette, Calville, Bouquepreuve, Drap d'or, Pilot, Passe-Rose, Caninos des Clos, Dalinette, Bertanne, Melrose, Sainte Germaine, Reinette du Canada ou autres Sans-Pareilles... Il en existerait près de 2000 espèces différentes.

 

Dans un verger de pommes Bertane à Chenu - photo Yves de Saint Jean

 

Rares, sucrées, croquantes ou fondantes, délicatement acidulées ou parfumées, leurs qualités gustatives exceptionnelles leur ont permis de traverser le temps et leur rareté en font de véritables trésors gustatifs.

Ces pommes anciennes sont affaire de goût, de recherche de saveurs, de curiosité, de poésie.

 

La bonne nouvelle, c'est qu'on peut encore en trouver. Il suffit de fréquenter les circuits courts et les marchés où viennent de petits paysans soucieux de sauvegarde.

 

Ainsi constatant qu'à plus ou moins long terme une grande partie du patrimoine fruitier allait s'éteindre dans l'indifférence générale, quelques passionnés ont créé des associations de sauvegarde comme celle des « croqueurs de pommes » et des vergers conservatoires, afin de ne pas voir disparaître tout un patrimoine génétique fruitier constitué de quelques dix mille variétés de fruits locaux. Élus et pouvoirs publics devraient prendre conscience de la valeur de ce patrimoine.

 

 

Organisation de visites de vergers dans le cadre des opérations vergers ouverts. Photo Yves de Saint Jean

 

Crues ou cuites, en tarte, en compote ou confiture, chaque famille consomme environ une vingtaine de kilos de pommes par an.

On constate que le regard se porte de plus en plus vers les espèces anciennes comme une envie d'aller dans les vergers d'à côté pour voir si les pommes ont un autre goût car le retour vers la saveur oubliée est peut être celui d'un voyage « à la quête du temps perdu ».

 

Tarte Tatin façon Catherine Gilles - photo Y. de St Jean

 

Un grand merci pour les documents et informations à :

Eric Martineau, maire de la commune de Chenu et arboriculteur qui m'a aimablement confié des archives familiales.

 

Guy Roger - Le petit Castéropode

 

 

Au printemps les vergers se couvrent d'une marée blanche de filets de protection contre la grêle. Photo Yves de Saint Jean
Pommiers en hiver - photo Yves de Saint Jean
Verger en fleur - Photo Yves de Saint Jean
Jeunes pommiers au printemps - Photo Yves de Saint Jean
Arrosage des pommiers pour une protection glacée des fleurs au moment des gelées de printemps - photo Yves de Saint Jean
Cueillette de pommes croquis Yves de Saint Jean
Verger éco responsable àC henu - photo Yves de Saint Jean
Préparation de la cueillette - Photo Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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M
Très bel article, les Croqueurs de Pommes de Veigné sont toujours très actifs !
Bonne semaine,
Monique
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C
Superbe évocation. Félicitations.
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Y
merci
bonne journée
Yves
A
J'aime croquer dans la pomme sucrée et deguster la bonne tarte tatin de Catherine et venir me promener dans les allées d'un verger et j'apprecie les commentaires minutieux du peintre qui respire si bien la campagne
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Y
un grand merci et n'arrêtez pas de croquer la pomme