LUDWIK RAJCHMAN : DE LA POLOGNE A CHENU

Publié le 5 Décembre 2021

Le village de Chenu - collection Yves de Saint Jean

 

 

A la sortie de la seconde guerre mondiale, il y a 75 ans, le 11 décembre 1946, naissait l'UNICEF*.

Chacun d'entre vous a eu en main les cartes de fin d'année au sigle de l'organisation internationale pour l'enfance mais en adressant les cartes de vœux combien de personnes connaissent le nom de celui qui en fut à l'origine.

Si l'on associe le président américain Wilson à la création de la Société des Nations ou Henri Dunant à celle de la Croix Rouge, la plupart des français ignore qu'un médecin polonais, M. Ludwik Rajchman fut le premier à se préoccuper de la protection de l'enfance à l'échelle internationale.

 

Très lié à la France, il vécut les dernières années de sa vie dans la Sarthe à Chenu, notre village des Vaux-du-Loir

 

 

Docteur Ludwick Rajchman

 

 

 

* La santé publique, son cheval de bataille

 

 

Ludwick Rajchman est né le 1er novembre 1881 à Varsovie. A cette époque, la Pologne n'existait plus. Elle avait été rayée de la carte, partagée entre les trois empires : l'Autriche-Hongrie, la Prusse et la Russie.

Il est le fils d'une famille d'intellectuels juifs, patriotes et socialistes. Son père, Aleksander est connu en Pologne pour avoir été le créateur, avec l'aide de nobles polonais, de la salle de concert philharmonique de Varsovie.

Il grandit à Varsovie dans les conditions difficiles de l'occupation russe. En 1898, âgé de 17 ans, il entre à l'Union des Jeunes Socialistes.

Fasciné par la bactériologie, il débute en 1900 ses études de médecine à l'université Jagelonne de Cracovie où il rencontre Maria Bojanczyk, également étudiante en médecine qu'il épouse en 1904. Deux enfants vont naître de cette union, Irena et Marta.

 

Impliqué et incarcéré durant plusieurs mois suite aux troubles de 1905, il est relâché grâce à l'aide financière de ses parents à la condition qu'il quitte le territoire « polonais ». Il vivra quelque temps en exil où il repasse un diplôme de médecine puis décide de poursuivre ses études de bactériologie à l'Institut Pasteur à Paris. Il y suivra, en 1907, les cours d'Elie Metchnikoff (1845-1916) grand chercheur immunologiste qui obtiendra le prix Nobel en 1908.

 

Après un séjour de deux ans au Royal Institue of Public Health de Londres, il persévère dans ses études sur les épidémies d'origine bactériologique à l’École de Médecine où il est chargé de combattre la dysenterie et parallèlement à ses études, à 28 ans, il s'investit dans les mouvements qui prônent l'indépendance de la Pologne.

 

Il passe la première guerre mondiale à Londres avec sa famille et décide le 8 novembre 1918 de revenir en Pologne en traversant l'Allemagne. Il est à Varsovie le 20 novembre où il trouve un pays détruit « … les pertes humaines étaient considérables et un tiers des habitants étaient sous-alimenté » écrit sa fille, Marta Balinska dans son ouvrage « Une vie pour l'humanitaire ».

 

A l'époque, la Pologne est ravagée par une série d'épidémies de dysenterie, diphtérie, fièvres typhoïdes et par le typhus en provenance de Russie propagé par le pou de corps. On parle de quatre millions de cas en Pologne et vingt cinq millions en Russie.

 

C'est sur ce constat que Ludwick Rajchman décide de créer l'Institut Epidémiologique. Fort de ses nombreuses relations à Paris et à Londres, il se transforme en diplomate au service de sa cause. Il fait appel à La Croix Rouge et à la Fondation Rockfeller et tente de récupérer du matériel sanitaire des alliés.
Parallèlement, les discussions en cours pour la création de la SDN (Société Des Nations) s'intensifie. Il est décidé d'y intégrer une Section Hygiène dont il devient, en 1921, le Directeur.

Considérée comme l'une des entreprises les plus réussies de la SDN, l'organisation de la Santé va amener L. Rachjman à beaucoup voyager, notamment au Japon et surtout en Chine où en 1925 il constate un état sanitaire du pays déplorable.

Il préconise que la SDN envoie des experts dans les domaines de la santé, les finances et les transports. Ces préconisations restent lettres mortes. Il attendra 4 ans pour repartir en Chine.

 

 

* Les grandes aventures de sa vie

 

 

 

Tchang Kaï-chek

De retour en Chine en 1929, il devient conseiller du gouvernement chinois et un intime de la famille Tchang Kaï-chek, en particulier avec TV Soong, ministre de l'économie et beau-frère du dirigeant.

Il est rappelé en 1931 pour gérer la crainte d'épidémies de choléra dues aux terribles inondations du Fleuve Jaune et Yang-Tsé Kiang qui firent 600 000 morts dont les trois quarts dus aux maladies et à la famine.

Le 18 novembre 1931 débute par l'attaque de la ville de Mukden la guerre sino-japonaise. Il prend fait et cause pour la Chine ce qui lui vaut beaucoup d'inimitiés de la part de la SDN.

 

 

 

En 1936, au début de la guerre d'Espagne, il fait livrer aux républicains 500 000 vaccins contre la fièvre typhoïde. On le lui reproche, en l'accusant de franc-maçonnerie et communisme.

Suite à son opposition aux régimes fascistes, le nouveau secrétaire général de la SDN, Joseph Avenol voulant jouer l'apaisement entre les puissances de l'Axe « Allemagne, Italie, Japon » le démet de ses fonctions. Et le 4 janvier 1939 son poste est supprimé.

 

Se retrouvant sans emploi, L. Rachjman retourne en Chine en 1939. Il n'est plus question de recherches médicales mais de politique. Pour aider le gouvernement chinois à préparer sa défense contre le Japon, usant de ses contacts et de son influence à la SDN, il multiplie les initiatives et tente de faire livrer des avions américains aux partisans du Kuomintang.

 

L'envahissement de la Pologne par les troupes allemandes le 1er septembre 1939 marque le début de la seconde guerre mondiale. Le général Sikorski, ami personnel de L. Rachjman, président du gouvernement polonais en exil, le nomme représentant du gouvernement pour les réfugiés polonais. Avec d'autres, il arrive à faire parvenir de l'alimentation et des médicaments jusqu'à l'entrée en guerre des USA.

Sikorski lui remet un lettre destinée au président Roosevelt, un passeport diplomatique qui lui permet, après l'attaque allemande de juin 1940, de quitter la France, Chenu où sa famille s'est réfugiée et fuir par l'Espagne et le Portugal afin d'atteindre par bateau les Etats-Unis.

 

« En Espagne, on refusa à sa belle-sœur, Lucie Lefeldt de franchir la frontière : elle n'avait qu'un simple passeport polonais et aucun document diplomatique. Elle rebroussa chemin seule jusqu'à Chenu où elle vécut jusqu'en 1942, avant d'être déportée à Revensbrück ».

Elle en reviendra fort heureusement vivante.

 

 

TV Soong

Relevé de ses fonctions en janvier 1941, il travaille sur les questions humanitaires et se retrouve proche conseiller à la banque de Chine à New-York de TV Soong, ministre des affaires étrangères de Chine (1942-1945) et membre très influent du « lobby chinois ».

 

 

 

« Ludwik Rajchman ne se départit jamais de l’idée que la santé publique doit d’abord passer par l’éradication de la misère. »

 

 

 

* Naissance de l'UNICEF

 

 

 

De retour aux affaires à la fin 1944, il est en Pologne en juillet 1945 où il tente une négociation avec la fondation Rockfeller* pour une reconstruction de l'Institut d'Hygiène de Varsovie. Il constate alors la tragique situation polonaise où la guerre a fait près de six millions de morts dont la moitié de juifs.

C'est l'époque où l'Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction (UNRRA) lui demande un rapport sur la manière de faire face à l'état dramatique des conditions sanitaires une fois l'Europe libérée.

 

Lorsque l'UNRRA* annonce, lors d'une réunion des Nations Unies à Genève qu'il mettait fin à ses efforts de secours, L. Rachjman propose alors que les fonds restants de l'UNNRA soient affectés à un fonds International des Nations Unies pour le secours de l'enfance du monde entier en matière de nutrition et de vaccination.

 

Ainsi naît le 11 décembre 1946 l'UNICEF dont le principe de base repose sur les aides aux différents gouvernements nationaux pour réaliser des programmes dont ils n'auraient ni les moyens, ni la technique.

 

En France, L. Rachjman put compter sur l'aide du pédiatre Robert Debré (père de Michel Debré premier ministre du général de Gaulle) rencontré à l'époque de la SDN et qui restera un ami fidèle jusqu'à sa mort.

 

Dans le contexte de guerre froide naissante, des difficultés avec la Chine communiste, L. Rachjman,  juif, considéré comme franc-maçon, allié de Tchang-Kaï-Tchek, ayant passé la guerre aux Etats-Unis est interdit de visite en Pologne et en Chine. On lui retire son passeport polonais qui ne lui sera renouvelé qu'au début de la période post- stalinienne en 1956.

Soupçonné de communisme par la commission Mc Carthy, il quitte précipitamment New-York où les journaux titrent : « un polonais quitte les USA, se soustrayant à une enquête d'espionnage ».

Il ne retournera jamais aux Etats-Unis.

 

 

 

* Le Centre International de l’Enfance

 

 

 

Professeur Robert Debré

 

 

Président de l'UNICEF jusqu'en 1950, L. Rachjman cède sa place à la canadienne Adeline Sinclair pour qui il avait une grande estime. Il devient ensuite vice-président du Centre International de l'Enfance destiné à former des pédiatres du monde entier, Centre voulu par Robert Debré inventeur du concept de pédiatrie sociale.

 

Il se replie en 1950 sur sa propriété de la Fosse Beauregard à Chenu, notre village des Vaux-du-Loir où il va passer les 15 dernières années de sa vie entouré de treize hectares de prés et de vergers expérimentaux de pommes et poires d'abord gérés par la CADS de Château-du-Loir puis par M. Baglin jusqu'en 2003.

Il y reçoit ses amis, Robert Debré, Jean Monnet ou Yves Biraudchef du département à l'OMS qu'il avait rencontré à Genève.

 

 

Le manoir de la Fosse Beauregard aujourd'hui à Chenu - photo Y. de Saint Jean

 

Gravement atteint de la maladie de Parkinson, perdant progressivement le sens de la réalité et « souffrant d'un complexe de persécution, croyant alternativement que les nazis, des soldats napoléoniens ou encore des soviétiques venaient le chercher », Il décède le 13 juillet 1965 à l'âge de 84 ans.

 

 

Tombe des époux Rachjman dans le petit cimetière de Chenu

 

 

Robert Debré et Jean Monnet viendront lui rendre hommage le jour de ses obsèques à Chenu en lisant chacun un texte.

L. Rachjman et son épouse qui vécut jusqu'à l'âge de 93 ans reposent dans le petit cimetière de Chenu.

 

En 1965, année de sa mort, l'UNICEF reçut le Prix Nobel de la Paix.

 

 

Dans quelques jours, le 12 décembre prochain, la mairie de Chenu dévoilera une plaque à sa mémoire sur la « terrasse des tilleuls », arbres que le docteur et son épouse auraient offerts à la commune.

On donnera également un square à son nom près du cimetière où ils reposent.

 

 

Une partie de la terrasse des tilleuls place l'église à Chenu - photo Yves de Saint Jean

 

* Je tiens à remercier très chaleureusement les membres de l'Association Vedacensis de Vaas (avec qui j'ai le plaisir de collaborer), son président Claude Bonnaudat de m'avoir autorisé à puiser très largement dans le texte de Christian Poussin publié dans leur "Cahier Vedacensis" pour la réalisation de ce billet.

 

 

La Fosse Beauregard

 

 

*UNICEF : United Nations International Children's Emergency Found

*Fondation Rockfeller : société philanthropique concernant la santé fondée par le magnat du pétrole John D. Rockfeller.

*UNRRA : Administration des Nations Unies pour le secours et la Reconstruction de l'Europe à la fin de la seconde guerre mondiale

*Yves Biraud : il était propriétaire du manoir de Champmarin à Aubigné-Racan lieu de naissance du poète Racan.

 

 

 

Je vous souhaite une excellente semaine !

 

 

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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M
Quel bonheur de vous lire une fois encore . Vous m’avez fait découvrir cet homme merveilleux.
Merci encore . Prenez toujours bien soin de vous.
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A
Très intéressant. Je partage. Amicalement.
M. Salanié
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Y
Merci
amitiés
Yves