LE DOCTEUR VELPEAU DE BRECHES

Publié le 15 Janvier 2022

 

 

Si la richesse en paysages, monuments et lieux chargés d'histoire est incontestable dans les Vaux-du-Loir, ceux-ci regorgent également d'une myriade de personnages souvent oubliés de la mémoire collective dont le talent, la créativité, le travail, le charme, le courage, les découvertes, le dévouement honorent avec magnificence notre belle vallée et même au-delà.

J'ai évoqué dans mes rubriques précédentes la belle courtisane Lyane de Pougy, le bouclier de Charles Brennus, le Nobel d'Estournelles de Constant, le turbulent marquis de Turbilly, le marin Bastard de Fontenay, Elvire l'égérie de Lamartine, Paul Louis Courier le défenseur de la ruralité et quelques autres...

 

 

 

« Maréchal-artiste-vétérinaire »

 

 

 

Alfred Velpeau fait partie de ces héros.

Il est né le 29 Floréal de l'an III (18 mai 1795) dans la petite bourgade de Brèches en Indre-et-Loire à quelques kilomètres de mon village.

 

Son père, maréchal-ferrant, était présenté sous les traits d'un forgeron besogneux et illettré. Selon la tradition familiale, le fils était voué à suivre les traces paternelles.

Il faut rappeler qu'à cette époque et au-delà de la fin du 19ème siècle, le maréchal-ferrant était un personnage important et indispensable à la communauté rurale. Il assurait le ferrage des chevaux, moteur essentiel des travaux des champs et des déplacements mais il donnait également des soins aux animaux et, par ricochet, à ses concitoyens.

 

Claude Bourgeolat, avocat grenoblois et passionné par l'étude de l'anatomie et la physiologie des chevaux fonda en 1761, à Lyon, une Académie d'équitation. Son succès fut tel que louis XV créa en 1765, l’École Vétérinaire d'Alfort en confiant la direction à Bourgeolat. Au bout de trois années d'études on devenait « Maréchal-vétérinaire » et après deux années supplémentaires « Médecin-vétérinaire ». Ces diplômés étant réservés à l'armée, dans les campagnes à l'image du père de Velpeau, les maréchaux-ferrants continuèrent à s'appeler « Maréchal-artiste-vétérinaire ».

 

 

Maison de naissance de Velpeau Brèches - photo Yves de Saint Jean

 

 

Chez les Velpeau, l'ambiance familiale est donc favorable à l'éclosion d'une vocation pour l'art de soigner et guérir.

Alfred Velpeau a une soif d'apprendre. Le curé de Brèches enseigne alors au jeune garçon à servir la messe en latin et à écrire en français puis un vieux maître d'école se prend de plaisir à instruire le jeune forgeron surdoué qui se sent déjà une âme de guérisseur.

 

S'inspirant de la lecture de deux ouvrages « Traité des Maladies des Artisans » et du célèbre « Médecin des Pauvres », il prend le relais de son père en faisant bénéficier la clientèle de remèdes « faciles à préparer et sans dépense ». « Et dire, avouera-t-il plus tard, que j'ai commencé par l'exercice illégal de la médecine. »

 

Une mésaventure va fixer son destin. En voulant « dissiper la tristesse » à une jeune fille mélancolique, il fit boire à celle-ci une infusion d'Héllébore. L'hallucinogène toxique provoqua de violentes manifestations cardiaques. Le docteur Bodin, appelé en urgence, réussit à rétablir la situation non sans admonester le jeune homme.

Mais, impressionné par sa culture et son intelligence, il le recommande au châtelain local, M. de La Rue du Can, qui lui fait suivre les leçons du précepteur de ses enfants. Ses progrès sont si rapides que ses bienfaiteurs vont le présenter à Vincent Gouraud, chirurgien-chef de l'hôpital de Tours qui, à son tour, émerveillé, confie le jeune prodige à Pierre-Fidèle Bretonneau qui vient d'être nommé en 1815, médecin-chef de l'hôpital. Pour le jeune homme c'est la révélation.

« Viens avec moi, laisse tes chevaux, tu seras médecin » lui lance alors Bretonneau.

 

 

 

Bretonneau

 

 

Velpeau arrive à Tours le 28 avril 1816, si mal vêtu que ses camarades l'appellent « vile peau », sans un sou, logé dans une mansarde rue des Trois-Ecritoires où il gèle l'hiver et rôtit l'été, se nourrissant de pain bis et de fromage que son père lui envoie chaque samedi par le messager de Brèches.

 

Pendant quatre années tout en étudiant le latin, le français, la géographie, l'histoire, l'anatomie, la physiologie et toutes les branches de la médecine, il va vivre dans le sillage de Bretonneau où dès l'aube, il apprend à examiner les malades, à autopsier et expérimenter.

C'est l'époque où Bretonneau est contesté par ses pairs sur ses recherches notamment sur la « diphtérie de Touraine ». Pour les confondre, le maître et son jeune disciple iront chercher la vérité dans les cimetières.

 

« Nous voilà chaque nuit, écrit Velpeau, vers deux heures, armés d'échelles, escaladant les murs comme des malfaiteurs. Trente six autopsies sont ainsi obtenues dans l'espace de quelques mois. On se doute de nos profanations et, par deux fois, des habitants nous tirent dessus, à tel point qu'il m'en reste un grain de plomb en un certain lieu... »

 

 

 

Le monument à la mémoire de Velpeau à Brèches

 

 

 

* Une ambition dévorante

 

 

Très vite, en quinze mois, en 1819, il est officier de santé mais Bretonneau lui conseille de continuer ses études à Paris. Confié à Jules Cloquet avec une bourse de 200 francs, celui-ci le nomme pour des leçons d'anatomie à huit « élèves payants ». « Ma fortune est faite » écrira-t-il.

En travaillant d'arrache-pied, il gravit les échelons de la hiérarchie hospitalière avec une rapidité inégalée.

En 1820, il est le premier aide de Charles Bougon, médecin de la duchesse de Berry.

 

Avec Armand Trousseau, autre élève illustre de Bretonneau, qui arrive à Paris en 1825, Velpeau forme le cœur du réseau tourangeau qui naît dans le milieu médical parisien et qui s’élargit avec l’arrivée d’autres élèves comme Pierre Louis Cottereau, ou encore Jacques Joseph Moreau, dit Moreau de Tours. Ce réseau tourangeau est particulièrement actif dans les Archives générales de médecine, où Velpeau publie quantité d’articles et de mémoires. Balzac y fera référence dans les « Martyrs Ignorés », en présentant son docteur Physiodor comme « né en Touraine, à la Ville-aux-Dames ; venu à Paris avec les Velpeau, les Trousseau, etc. »

 

En 1821, il obtient le prix d'anatomie et physiologie. Le 27 mai 1823, il soutient sa thèse sous la présidence de Laënnec, un travail de 25 pages sur « les fièvres intermittentes, la teigne, les inflammations ». La même année il est nommé Agrégé de Médecine qui va être son tremplin pour s'élancer vers la chirurgie.

Il fait preuve d'un dynamisme créateur extraordinaire.

Sa fièvre de concours ne s'apaise pas. Il est reçu en 1828 au Chirurgicat des Hôpitaux et l'agrégé devient chirurgien de l'Hôpital de la Pitié.

« Sachez que maintenant, mon rôle est d'être chirurgien et accoucheur plus que médecin... » écrit-il.

 

 

La Leçon d’anatomie de Velpeau à la Charité par Augustin Feyen-Perrin -1864.

 

Dans des lettres à son maître il ne dissimule plus son ambition dévorante.

 

De 1830 à 1834, il se présente cinq fois pour une Chaire à la Faculté avec une liste de travaux de plus en plus importante. Sa bibliographie comporte plus de 340 titres qui témoignent de sa contribution considérable au développement de la chirurgie au 19ème siècle mais aussi sur l'embryologie ou l'obstétrique. Ses trois ouvrages les plus importants sont sans contredit « Le Traité d'Anatomie Chirurgicale » un modèle du genre publié en 1825, « Le Traité de Médecine Opératoire » et « Le Traité de Maladies du Sein ».

 

En 1833, il obtient la Chaire de Clinique chirurgicale : « je suis nommé, mon cher Maître ; ma joie ne peut se peindre, mon cœur n'a jamais rien éprouvé de semblable, toutes mes idées se confondent, tout est bouleversé dans mon âme... » écrit-il à Bretonneau.

 

Élu à l'Académie de médecine en 1832, il accède à l'Académie des Sciences en 1843.

 

 

 

Le buste de Velpeau dans l'église de Brèches - photo Y. de Saint Jean

 

 

 

Il a donné son nom à un pansement : la bande Velpeau

 

 

 

 

 

Pressentant que l'air est le vecteur de germes responsables des infections, Bretonneau avait recommandé un bandage compressif sur les plaies. Velpeau expose si bien les idées et les techniques de son Patron, avec une phrase historique : « toute plaie est une porte ouverte à la mort » que la bande porte encore son nom aujourd'hui.

 

 

 

A. Velpeau dessin de Eugène Giraud (1806 -1881)

 

 

 

Travailleur acharné, populaire auprès des étudiants, honoré par le monde médical

 

 

Il était sec et mince, marchant à petits pas. Le front prédominant et des sourcils envahissants lui donnaient un masque d'empereur romain. Il avait, écrit Sainte-Beuve une « attitude raide, comme s'il avait la colonne vertébrale ankylosée ».

 

Hiver comme été, ignorant les vacances, les voyages et les congrès ne voyant sa femme, sa fille unique, son gendre le comte Thoinnet de la Turmalière et ses petits enfants que le week-end, il arrive le premier avec une ponctualité proverbiale qu'il impose à ses élèves. Une foule de médecins et d'étudiants s'enrichirent de son bon sens et de son don d'analyse hérité de Bretonneau qui lui permit « de distinguer entre le fait et l'opinion ».

Méthodique et prudent, le diagnostic précis, la survie de l'opéré était sa préoccupation dominante.

 

« La médecine est une, Messieurs, accoutumez-vous à cette pensée. Apprenez donc la médecine si vous voulez cultiver la chirurgie avec fruit car, pour être un bon chirurgien il faut être un bon médecin. »

 

Celui qui disait « je suis né vieux, j'ai vécu vieux, je vais mourir jeune », attrape en 1867 une mauvaise grippe. A l'un de ses élèves qui lui conseille de prendre un peu de repos, il répond : « il faudra que je sois bien mort pour en convenir. » Son état s'est alors subitement aggravé et il rend son âme à Dieu le 24 août 1867 à 72 ans.

 

La France et le monde médical international rendirent un vibrant hommage à cet éminent guide de la chirurgie du siècle qui depuis l'humble forge des Vaux-du-Loir, s'était hissé au sommet « il n'est pas de plus belle noblesse, dira Jules Béclard dans son éloge à Velpeau à l'Académie Impériale de Médecine que celle du travail et de la vertu ».

 

Honoré et célèbre, un quartier tourangeau, des écoles et des rues portent son nom, le grand chirurgien était revenu en 1860, sur les lieux de son enfance. L'église tombait en ruines. Il donna une importante somme d'argent pour la restaurer.

Sa générosité est rappelée sur un vitrail où il est représenté dans sa robe professorale avec cette inscription : « Hommage et reconnaissance au Docteur Velpeau, Fondateur de cette église. »

 

 

Le vitrail dans l'église de Brèches « Hommage et reconnaissance au Docteur Velpeau, Fondateur de cette église. »

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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C
Encore une fois, félicitations pour vos évocations de ces personnalités locales peu connues, qui ont façonnées les lettres, la science .... Bravo.
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Y
Merci bonne journée <br /> Yves