EMILE RACONTE - 16 - LE GRAND DEVIN

Publié le 27 Février 2022

Aquarelle, dessin Yves de Saint Jean

 

 

C'était il y a bien longtemps, quand le grand créateur vivait sur la terre. De ferme en ferme, de village en village, il promenait par les sentiers sa haute silhouette. Tout vêtu de blanc, la tête auréolée, les deux mains largement ouvertes pour répandre ses grâces, en tous lieux, il guérissait, lépreux, paralytiques, aveugles et sourds.

Sa bienfaisante bonté agissait sur les gens, les animaux, les éléments et les choses inanimées.

Son esprit éclairé entrouvrait l'avenir. Il lisait dans les âmes et prédisait le futur.

Il connaissait tout et ne négligeait personne.

On l'appelait le « Grand Devin ».

 

Quand on lui posait une question, la plus simple ou la plus compliquée, il implorait le ciel de ses yeux. Il imposait ses mains au demandeur et, d'une voix douce comme celle de la Vierge, il répondait.

 

 

Aquarelle, pastel Yves de Saint Jean

 

 

La vie, à cette époque, dans les campagnes n'était pas comme celle d'aujourd'hui.

Ainsi, dans chaque village, il n'y avait qu'un four, devant lequel chaque famille attendait la levée et la cuisson de son pain.

Il venait ce jour là d'être cuit et les hommes avec des grands paniers d'osier le portait vers leurs chaumières.

Les femmes et les jeunes filles étaient assemblées devant le four. Les unes tricotaient, les autres ravaudaient des habits, d'autres encore écossaient des pois.

Elles jacassaient, s'interpellaient contant mille histoires quand, subitement, le Grand Devin apparut.

A sa vue toutes se turent, étonnées de ne pas l'avoir entendu arriver.

Un homme aussitôt arc-bouta avec une trique la tôle bouchant la gueule du four.

 

« Nobles femmes et villageois, je vous vois très affairées et je vous salue. Auriez-vous quelques doléances, requêtes ou prières à me demander ? » leur dit-il d'une voix calme et chaleureuse.

Il n'eut comme réponse que le silence. Aucune ne causa, la langue comme paralysée au fond de la gorge.

L'une regarda son enfant, l'autre lorgna son homme mal en point, une vieille qui tricotait montra ses doigts amaigris et disgracieux, une jeune mère présenta son bébé bien emmailloté.

 

« Quand je suis loin, leur dit-il, vous m'adressez de nombreuses suppliques et quand je suis à vos côtés vous restez muets comme des carpes, oubliant toutes choses. »

Sur ses paroles, leur tournant le dos, il reprit son chemin.

Une vieille, à ce moment, enleva la tôle de la gueule du four et y fit grimper les enfants.

Elle cria :

« Grand seigneur, revenez. »

Aussitôt, il fit demi-tour et lentement retourna au village.

« Que voulez-vous ? » dit-il simplement.

Les hommes et les autres femmes regardèrent la vieille avec surprise et étonnement.

« Toi qui sais tout, dis-nous qui est dans ce four ! »

 

Le Grand Devin prit alors un air grave et sévère. Il leva les bras vers le ciel puis d'un geste lent, il vint poser ses mains sur ses yeux. Il y eut un grand silence.

Alors montrant la bouche du four tout en dévisageant chaque femme et chaque homme, il répondit :

« Hommes insolents et femmes incroyantes, des chats, des chattes et des souris sont dans ce four ! » puis il s'éloigna.

 

Les hommes et les femmes se mirent alors à rire aux éclats en enlevant la tôle du four.

Mais là, Ô surprise, plus de marmots mais à la place des gamines et gamins on vit sortir une ribambelle de chats, de chattes et de souris sautillant et courant dans tous les sens.

 

Ainsi ceux qui ont un doute dans le pouvoir du Grand Devin se retrouvent punis de leur peu de foi.

 

 

« Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'appendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime, des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord. »

Alain - propos d'un normand - Gallimard

 

 

 

Aquarelle, dessin Yves de Saint Jean

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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