EMILE RACONTE 15 - LEON

Publié le 19 Février 2022

 

 

 

A l'école, Gabrielle est une élève sérieuse. Première à son certificat d'études, bonne en orthographe, en calcul, sachant tourner avec élégance ses phrases en rédaction, l'instituteur du village est venu trouver ses parents pour leur annoncer qu'elle a toutes les qualités pour devenir institutrice. Mais Gabrielle a une sœur, Madeleine, que les études n'intéressent pas, alors le père et la mère ont décidé qu'il « n'y aura pas de jaloux » et que ce sera non pour l'enseignement, banal à cette époque. Au nom de cette petite phrase qui a l'air pleine de justice, ils commirent l'injustice de refuser à Gabrielle ce dont elle rêva toute sa vie.

Elle partit alors en apprentissage comme couturière.

 

Mais Gabrielle n'est pas du genre à rester « les deux pieds dans le même sabot », espiègle, un brin malicieuse, elle est surtout courageuse. Après ses heures de couture, elle part faire des journées dans les maisons bourgeoises pour se constituer un petit pécule mis soigneusement de côté pour s'acheter l'objet rêvé, une bicyclette.

 

 

Gabrielle aime danser et quand son travail le lui permet, elle se rend en fin de semaine dans les bals alentour. Elle a un cavalier attitré, bon camarade d'enfance, avec lequel mazurka, java, valse, polka, scottish et autre marche n'ont aucun secret.

 

Un soir, elle ne put refuser une danse à un fringant jeune homme, cheveux gominés, petite moustache, joli costume de flanelle. Charmeur, un brin taquin, voire moqueur, complimenteur et raconteur de « bêtises », il sut trouver les mots pour complimenter sa belle chevelure blonde et sa robe toute simple. Ce soir là, ils ont dansé plusieurs fois ensemble puis promirent de se retrouver dans les bals environnants. Gabrielle riait.

Ils se fréquentèrent ainsi pendant plusieurs mois jusqu'au jour où Gabrielle « fêta Pâques avant les Rameaux », comme on dit au pays pour dire qu'elle tomba enceinte.

 

 

Comme ils s'aimaient d'amour, ils décidèrent d'unir leurs destinées. Les deux familles ont accepté le mariage. Gaston a une bonne situation. Il est maréchal-ferrant, personnage emblématique et respecté du village. Il est celui qui chausse le sabot du cheval, s'occupe de ses dents et pratique les saignées. Certains le croient un peu sorcier parce qu'il maîtrise le fer et le feu.

 

 

Ainsi est né Léon, un lundi d'octobre à l'heure du déjeuner, un sourire à la commissure des lèvres, joli bébé les yeux déjà remplis de malice, fils de Gaston Vauboissin et de Gabrielle née Pinson, cousine de Germaine Tribat.

 

A la maison, l'ambiance est toujours au beau fixe. On parle beaucoup, on chante aussi. Parfois Gaston et Gabrielle dansent dans la cuisine. Le soir près de la cheminée on lit l'almanach.

C'est sans doute cette gaieté familiale qui a donné à Léon sa joie de vivre. Dès qu'il le put, il a fréquenté l'atelier, observant et écoutant les fermiers venus faire soigner et ferrer leurs chevaux. On apprend beaucoup en écoutant, les histoires de voisinage, les secrets d'adultes qu'on ne comprend pas encore mais qui mettent la puce à l'oreille.

 

Puis vint l'école, les cahiers, les livres qui sentent bon le papier, l'ardoise, la boîte de craie, le plumier, les retours de classe à travers les vignes, les champs pleins d'arbres fruitiers, les copains, les chemins jalonnés de bavardages, de disputes, de poursuites, de batailles et de bêtises.

Sur ce dernier point Léon réussit au-delà de toutes espérances en véritable meneur de bande, l'esprit créatif en permanence tourné vers la rigolade, fameux gaillard n'ayant pas la langue dans sa poche.

 

 

Un jour que son père l'avait envoyé chercher du pain, il avait demandé à la boulangère :

« Mon père y voudrait bien vos miches. »

« S'il les veut, qu'il vienne les chercher lui-même ! » avait-elle répondu.

 

A l'église, il fait rire tout le monde en imitant le curé quand celui-ci a le dos tourné.

Il apprend à ses copains, dans la cour de l'école ou le jardin du presbytère les chansons de corps de garde.

Comment les a-t-il apprises ?

 

Il est puni, mais les privations ne changent rien à sa jovialité et à sa bonne humeur.

Un matin de catéchisme, il est monté en chaire et sous son autorité, la fine équipe de copains a entonné sous les croisées d'ogive un joyeux «...Ah ! la p'tite Huguette tripote-moi la bite avec les doigts...», juste au moment où monsieur le curé revenant de confesse entrait dans l'église.

Le sermon fut de courte durée et d'une toute autre tenue. Afin d'éviter les portes de l'enfer, la joyeuse bande dût passer le reste de la matinée en pénitence à réciter des chapelets.

 

Comme les autres enfants de son âge, il est enfant de chœur et sert la messe. Selon un rituel bien établi, malgré les risques de condamnation à l'excommunication il est de bon ton d'aller boire le vin dans les burettes dans la sacristie pendant que le curé prépare sa messe. C'est quasiment un devoir.

Le complément est fait avec de l'eau. Léon prétend qu'il remplace ce qu'il a bu en pissant dans les flacons.

On peut supposer que le curé a le nez suffisamment affûté pour s'en apercevoir mais le doute soigneusement entretenu procure à toute la bande un vrai et réel plaisir.

Un jour d'enterrement, il avait posé un gros coussin péteur de sa fabrication, sous le siège d'Anastasie qui tient l'harmonium. Malgré les circonstances, il y eut quelques sourires.

 

Toujours à la recherche d'idées nouvelles, les joyeux drilles, sous sa direction, ont initié un nouveau jeu.

Pour s'amuser, ils attachent des os et des pièces de viande chapardées et fournies par le fils du boucher aux poignées des chaînes et clochettes des portes et portails.

Les chiens en essayant d'arracher les morceaux de lard ou de fémur les font sonner à toute volée. La fine équipe se tient alors les côtes en voyant les propriétaires et les petites vieilles lever les bras au ciel en criant : « Ah bon dieu de gamins !..»

 

Réunis dans leur quartier général secret dans le petit pré derrière l'église, Léon a fait part à ses potes, d'une nouvelle attraction.

La femme du premier adjoint va bientôt recevoir pour les grandes vacances, sa nièce, la fille de sa sœur.

A son arrivée Léon a fait les présentations au groupe.

Élodie est une jolie blondinette délurée qui n'a pas froid aux yeux du haut de ses treize ans.

Elle vit à Paris et elle dit qu'avec sa mère elle va souvent aux spectacles, cinéma, théâtre, expositions...

Elle raconte les tenues légères, les dentelles, les actrices, les scènes langoureuses sur les écrans.

Elle dit que plus tard elle sera actrice comme Danièle Darrieux, son idole. «La fiancée de Paris » comme on la surnomme à la capitale est une des vedettes les plus populaires du moment.

Élodie prend des poses de magazines qui laissent nos jeunes « culs terreux » tout « ébaubis ».

Léon a pensé que l'on peut poursuivre la démonstration dans leur « QG », là où personne ne vient quasiment jamais.

Plein d'idées, il a imaginé un scénario, une scène d'amour où Élodie doit enlever sa robe mais elle ne veut pas car elle n'a pas de jupon.

Elle danse et se trémousse sous les applaudissements et les cris de la fine équipe allongée dans l'herbe fumant des cigarettes spéciales faites de tabac récupéré dans des mégots et roulé dans du papier journal.

Élodie laisse apparaître de temps en temps sa petite culotte qu'elle refuse d'enlever.

Alors Léon lui dit qu'elle ne sera jamais actrice.

 

L'épouse de l'adjoint inquiète de ne plus voir sa nièce a entrepris de faire le tour du village à sa recherche. Subitement attirée par les cris et applaudissements, elle découvre le spectacle.

L'ambiance est alors tombée d'un coup.

Élodie fut priée de rejoindre sa chambre. A la maison, elle supplia sa tante de ne rien dire à sa mère.

Tout le village fut rapidement au courant. Il y eut quelques privations de dessert et de sortie, pour marquer le coup. On en resta là !

« Il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. »

 

Autre temps, autre époque.

 

« Faites des bêtises mais faites-les avec enthousiasme. » Colette

 

 

Bonne semaine !

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Les bêtises méritent d'être bien racontées. Pour faire durer le plaisir. Merci.
Répondre
Y
merci <br /> àplus <br /> Yves