LA GOUTTE DE LAIT

Publié le 6 Février 2022

 

 

Il y a 120 ans le 16 février 1901, ouvrait au Mans un établissement qui occupera une place de choix dans les œuvres caritatives d'assistance publique à laquelle de nombreux petits manceaux et sarthois doivent sinon la vie, du moins une bonne partie de leur croissance.

Ce n'était qu'une goutte, une simple « Goutte de lait » mais elle a changé le devenir de bien des enfants au fil de son presque siècle d'existence.

 

Cette œuvre : la « Goutte de lait »

 

 

 

 

En cette fin de 19ème et début du 20ème siècle, la mortalité infantile est un véritable fléau de la société. Un bébé sur cinq n'atteint pas son premier anniversaire.

« Un enfant qui naît a moins de chances qu'un homme de 90 ans de vivre une semaine et moins de chances qu'un octogénaire de vivre un an » s'est ému le médecin démographe Louis-Adolphe Bertillon dans les années 1860.

 

Les causes en sont multiples : la misère, l'alcoolisme, la tuberculose, le manque d'hygiène, mais ce sont les entérites, appelées également diarrhées vertes qui provoquent en général plus de la moitié des décès des enfants de moins d'un an.

Cette importante mortalité infantile s'explique par une baisse de l'allaitement naturel qui progresse avec le développement du travail ouvrier et une diminution du nombre de nourrices « au sein ».

Cette situation favorise l'utilisation du biberon dont le plus utilisé et le plus célèbre à cette époque, est le « biberon Robert » qui fut qualifié, non sans raison, de « biberon tueur ». Il ne sera interdit qu'en 1910.

 

 

A l'intérieur de ce biberon (1) se trouve un tube en verre, prolongé à l'extérieur par un long tuyau en caoutchouc. Il pousse à la suralimentation. Les enfants en disposent en permanence et boivent à volonté mais phénomène aggravant, il entraîne le développement de colonies microbiennes car il est impossible de le nettoyer correctement.

« Les favoriser, c'est favoriser l'infanticide », n'hésitait pas à dire le docteur Dufour.

Pour compléter ce tableau, la composition du lait de vache pose problème. Il est lourd pour les nourrissons. A cela s'ajoute la question de la falsification du lait, souvent trempé d'eau parfois impure, d'ajout de bicarbonate de soude, de farine, de bouillies, de cidre ou de blanc d’œuf pour masquer les altérations.

 

 

* Le docteur Dufour

 

 

Buste du docteur Dufour à Fécamp

 

 

C'est sur l'ensemble de ces constats qu'en juin 1894, le docteur Léon Dufour, né à Saint-Lô le 17 octobre 1856, en « combattant de la campagne » contre la terrible mortalité infantile, conscient de la nécessité de lier action médicale, sociale et éducative fonde à Fécamp, en Normandie, la première « Goutte de lait ».

Tout d'abord régionale, l’œuvre prit rapidement une dimension nationale et même internationale. A l'époque du premier congrès des « Gouttes de lait » à Paris, en 1905, on en compte une centaine en France et une cinquantaine hors de France. Ce sera ensuite à Bruxelles d'accueillir le congrès puis Berlin en 1911. En 1912, 200 « Gouttes de lait » françaises donnent leur adhésion à la conférence nationale. L'institution s'exporte au Maghreb, en Belgique et au Québec.

 

 

* La Goutte de lait au Mans

 

 

Le docteur Langevin en consultation à la "Goutte du lait" du Mans.

 

 

Au Mans la « Goutte de lait » est créée à l'initiative du docteur Meyer et de madame Marès, tante du célèbre chirurgien Henry Delagenière qui s'installe à la fin de son internat au Mans en 1890.

 

En 1903 le docteur Langevin prend la direction de l’œuvre qu'il va assumer pendant 40 ans.

L’œuvre de la « Goutte de lait » s'adresse aux femmes qui sont dans l'impossibilité physique ou sociale de nourrir leur enfant. Chaque entité fonctionne sur le même principe.

La priorité est donné à l'approvisionnement en lait. Celui-ci provient de fermes situées dans la périphérie mancelle. Ce sont, à l'époque, de petites exploitations de quelques vaches dont toutes ne sont pas irréprochables quant aux conditions d'hygiène. L’œuvre va donc s'employer à collecter un lait avec un maximum d'exigences sanitaires.

Le lait de vaches saines une fois collecté est stérilisé (débarrassé de ses ferments grâce à un traitement thermique et maternisé). Il est rapproché du lait maternel par suppression de matières protéiques et addition de sucre.

Face à l'afflux de demandes, l'installation rudimentaire du début devenue insuffisante va très vite passer à la vitesse supérieure par l'acquisition d'un nouveau local au 5 rue de la Juiverie. Une chaudière et des étuves remplacent la lessiveuse et des bacs adaptés pour le lavage apportent commodité et sécurité.

Des salles plus confortables permettent l'accueil et l'examen des nourrissons.

 

 

Après la seconde guerre mondiale les agencements sont modernisés avec trois stérilisateurs pour chauffer les biberons pendant 30 minutes à 104°, des machines automatiques pour laver, remplir, refroidir les biberons et une chambre froide pour les conserver.

Après traitement, les biberons sont répartis dans des paniers métalliques et livrés dans des dépôts en ville chaque matin entre 7 heures et 9 heures, d'abord à l'aide de petites voitures à bras puis plus tard par une petite camionnette.

 

Tous les enfants reçoivent le même lait. Les mères ne peuvent accéder à la « Goutte de lait » que si elles sont reconnues être dans l'impossibilité d'allaiter leur enfant.

Ensuite, les familles sont classées selon leurs ressources en trois sections : « gratuites », « semi-payantes » ou « payantes ». Pour chaque ration quotidienne, les redevances vont en général de quelques centimes de francs pour les premières jusqu'à soixante quinze centimes ou plus pour les plus aisées.

En 1920, 369 enfants sont inscrits, 41 119 litres de lait sont distribués pour 279 516 biberons. 10% des rations sont totalement gratuites, 9% à un prix symbolique, 40% au niveau ½ tarif et 41% s'acquittent du prix normal.

Pour compléter le dispositif, des consultations régulières sont organisées par des infirmières assistées de dames bénévoles qui procèdent à des pesées et des examens dont tous les résultats sont consignés sur des livrets individuels. Le médecin examine chaque bébé, surveille leur croissance, l'apparition des premières dents et donne des conseils utiles aux jeunes mamans.

Le nombre d'enfants reçus à la « Goutte de lait » au Mans va très vite croître : 122 en 1901, 280 en 1911, 474 en 1921, 393 en 1929.

 

 

 

 

Au compte-rendu d'activité présenté le 9 mars 1937, 644 enfants, soit plus du tiers de la population dans la tranche d'âge concernée, sont suivis par la « Goutte de lait ». Les objectifs sanitaires sont atteints puisque pour l'année 1936, l'association n'a perdu aucun bébé pour cause de gastro-entérite. La mortalité infantile n'est plus que de 6,95% pour l'ensemble de la population et seulement 0,65% pour les petits rationnaires de la « Goutte de lait ».

 

Soutenue par des subventions privées et publiques pendant et après la guerre, au milieu des années 1950 l'activité va décliner.

En 1953, la distribution de biberons atteint encore 210 000 soit plus de 600 par jour mais après 1956, le lait industriel mis sur le marché par des marques commerciales vient concurrencer celui de la « Goutte de lait ». Les conditions d'hygiène se sont bien améliorées puis les différents organismes sociaux en charge de la santé et de la protection infantile prennent le relais. Les consultations de la « Goutte de lait » s'arrêteront définitivement en 1980.

 

 

* Des médecins dévoués

 

 

stérilisateurs

 

Ainsi se termine cette œuvre magnifique voulue par le docteur Léon Dufour, un homme généreux de son temps et de ses forces. Il rassembla les suffrages de tous bords qui contribuèrent à créer une sorte de mythe, celui du « bon docteur Dufour ».

D'un désintéressement rare, il n'appréciait la valeur de l'argent que pour le bien qu'il pouvait en tirer.

Le triomphe de son idée et l'importance des résultats obtenus sur tous les continents ne lui firent jamais quitter sa ville de Fécamp et n'entamèrent jamais son admirable modestie. Lorsque fort tard, le 9 août 1913, on l'honora officiellement, il fut surpris, sinon scandalisé. Il subit les discours, accepta les décorations, vit partir pour Terre-Neuve le navire qui porte son nom, laissa inaugurer une rue à son nom et continua comme avant à soigner ses concitoyens... »

Il mourut le 23 mai 1928, pauvre, après une vie de dévouement.

 

Au Mans, le docteur Gustave Langevin décède en juin 1950 à l'âge de 76 ans au terme d'une carrière bien remplie marquée par un attachement exemplaire au service de ses concitoyens dans leur petite enfance et pour ceux atteints de tuberculose.

Fidèle serviteur de la « Goutte de lait » du Mans, il est fondateur de dispensaires, créateur de l'association d'hygiène sociale et de préservation antituberculeuse. Il lança une campagne active pour la réalisation du sanatorium de Parigné-l'Evêque qui entre en service en 1932.

 

Dufour, Langevin et beaucoup d'autres médecins aussi dévoués dans les centaines « Goutte de lait » ont, sans aucun doute, contribué pendant près d'un siècle par leur action salutaire sur la petite enfance à la baisse de la mortalité infantile et au développement d'une médecine pédiatrique.

 

 

 

 

1/ A Fécamp le musée des Arts et de l'Enfance regroupe une étonnante collection de plus de trois cents biberons venus du monde entier rassemblés par le docteur Dufour qu'il exposait, à l'époque, dans la salle d'attente.

 

 

 

Cette collection permet de suivre l'évolution du biberon à travers le temps depuis ceux en céramique de l'antiquité, ceux en bois, en étain ou en faïence du Moyen Age, jusqu'aux biberons en verre de l'époque moderne.
On reste à la fois fasciné par leur diversité et effrayé par ce que l'on se prend à imaginer.

 

Citons un excellent article dans le magazine « La Vie Mancelle » N° 427

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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P
J'aime moi aussi le petit ange dans la boule de neige, c'est très beau et un peu triste. Le 12 février c'est un jour anniversaire chez nous, le 15 aussi puis le 17 itou !!! toutes ou presque nos petites filles sont nées ces jours là. A travers votre petite fille, c'est toutes les miennes que j'embrasse et il y en a beaucoup !!! bonne année cher ami, travaillez bien rendez-nous ce monde plus beau grâce à vos écrits, à vos aquarelles, à vos secrets et vos curiosités; merci pour ce blog que je lis avec grand plaisir même si je ne prends pas la parole à chaque fois Nicolle
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Y
Un grand merci pour votre message<br /> la bise à vos petites filles <br /> amitiés<br /> Yves