MARIE PAPE-CARPANTIER - LA MERE DES ECOLES MATERNELLES
Publié le 2 Juillet 2023
/image%2F2192780%2F20230702%2Fob_510ec8_avec-papi-et-mamie.jpg)
Marie Pape-Carpantier, le nom de cette femme ne vous dit sans doute rien ?
Pourtant, à La Flèche, Torcé-en-Vallée, Le Mans, Rouen, Chartres, La Rochelle, Elbeuf et tant d'autres villes et villages en France, écoles et groupes scolaires portent son nom.
Née à La Flèche, dans les Vaux-du-Loir, pédagogue et féministe, militante pour l'éducation des filles et des droits des femmes, elle est la pionnière de l'enseignement pré-élémentaire, la mère des écoles maternelles en France.
Pour certains historiens et biographes, son destin incroyable tient, outre ses compétences personnelles reconnues, aux rencontres qu'elle fit et aux influences qui y furent attachées.
La famille Carpentier arrive à La Flèche par les hasards de la vie de caserne. A l'époque, la ville s'ordonne autour de l'ancien collège des Jésuites que Napoléon a transformé en Prytanée militaire en 1808.
André Carpantier, est officier de gendarmerie issu d'une famille républicaine. Avec son épouse née Joséphine Rose, ils ont deux enfants et en 1814 madame Carpantier est de nouveau enceinte.
En 1815, au retour de Napoléon durant les « Cent jours », l'ouest de la France est marqué par un nouveau soulèvement appelé la « petite chouannerie ». L'arrondissement de La Flèche est secoué par de nombreux affrontements et les gendarmes fléchois sont aux prises avec les royalistes. C'est au cours de l'un de ces combats, le 21 mai, en forêt de Courcelles qu'André Carpantier est tué, laissant sa veuve dans la pauvreté, la douleur et la misère.
Le 10 septembre de la même année, à 20 heures, naît Marie Joséphine Olinde Carpantier.
Afin de subvenir aux besoins de ses enfants, Joséphine Carpantier trouve un emploi de lingère à « la taillerie » du Collège royal. Faute de moyens, elle doit se résigner à confier Marie à sa grand-mère, dentelière à Alençon, jusqu'au moment où elle pourra aller à l'école.
Marie revient à la Flèche à l'âge de quatre ans. Elle fera des études primaires jusqu'à 11 ans sans vraiment aimer l'école dont elle subit la sévérité des enseignants, les punitions et la discipline parfois humiliante.
La pauvreté familiale imposant sa loi, Marie quitte l'école pour aider sa mère dans ses travaux de couture avant de rentrer dans l'apprentissage de repasseuse puis de gantière.
A l'époque, les enfants travaillaient dans les manufactures et il faudra attendre la loi du 22 mars 1841 pour qu'il soit interdit d'employer des enfants de moins de huit ans dans les entreprises de plus de vingt salariés. La journée de travail est alors limitée à huit heures pour les 8-12 ans et 12 heures pour les 12-16 ans.

Salles d'asile et Loi Guizot
Le 4 mai 1826, se réunit à Paris le premier comité des « salles d'asile » en France sous la présidence de la marquise de Pastoret et dix autres dames de la noblesse et de la bourgeoisie. L'objectif de ces pionnières est de concevoir un projet global de première éducation, physique, morale et intellectuelle, fondé sur une représentation du jeune enfant comme un être capable de profiter d'un enseignement collectif. Ce projet s'inspire du modèle anglais des « infant school ».
Au cours de l'été 1826, la première salle d’asile ouvre ses portes en France, elle est située à Paris. Elle accueille une centaine d’enfants de 18 mois à 7 ans. Quelques mois plus tard, Jean-Denys Cochin, maire depuis 1825 du plus pauvre arrondissement parisien, (l'ancien 12ème), fonde une seconde institution de jeunes enfants. Il publie le « Manuel des salles d'asile ». Quatre ans plus tard, la capitale compte une dizaine d'établissements, et plusieurs fondations de salles d’asile ont lieu en province.
La loi Guizot du 23 juin 1833 stipule (art 9) « que toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou plusieurs communes voisines d'entretenir au moins une école primaire élémentaire ».
En 1834, le conseil municipal de La Flèche confie un projet d'ouverture de la première salle d'asile de la ville à Joséphine Carpantier. Elle verra le jour le 27 févier 1834.
Marie participera à l'encadrement des enfants comme simple surveillante puis elle est envoyée suivre une formation au Mans où elle apprend le fonctionnement en alternant théorie et pratique.
Elle fait la connaissance de Madame et Monsieur Pape, eux aussi responsables d'une salle. Elle devient l'amie des filles puis la fiancée du fils.
Quelques mois plus tard, le 20 décembre 1834, à 19 ans, elle est nommée à la direction de la salle d'asile de La Flèche et obtient sous sa responsabilité la surveillance d'une centaine d'enfants.
Ecriture et direction de salle d'asile
Elle s'attache à cette lourde tâche harassante, avec courage, rigueur mais aussi avec beaucoup de dévouement tant et si bien qu'elle tombe gravement malade en 1839, l'obligeant à interrompre son action. Elle quitte la salle d'asile et devient demoiselle de compagnie d'une riche fléchoise, Madame Pion-Noirie.
Elle est regrettée par les familles tout comme de l'inspecteur de l'instruction publique qui déclare : « on ne peut espérer retrouver plus facilement dans une directrice le rare mérite qui distinguait mademoiselle Carpantier ».
Elle a alors tout le temps de se consacrer à l'écriture avec l'appui de la femme de lettres, poétesse et librettiste Amable Tastu*. Ces écrits lui valent les félicitations de Chateaubriand, Lamartine et surtout l'amitié du chansonnier Béranger.
Enfin rétablie, elle est nommée à la direction de la salle d'asile principale du Mans le 4 juillet 1842, sans doute grâce à l'influence de Madame et Monsieur Pape.
Mais peu enthousiaste sur la méthode qu'on lui a enseignée et très critique sur « Le manuel des salles d'asile », elle axe sa réflexion pédagogique sur la leçon de choses. Elle considère que c'est à travers le corps et le langage que les jeunes enfants s'approprient le monde et libèrent leur intelligence ; idée qu'elle n'abandonnera jamais. La preuve en est ce discours prononcé à la Sorbonne en 1867 aux futurs instituteurs : « Que l'air, la lumière, la gaieté circulent à grands flots dans nos classes. Que poussent les rosiers, les liserons, les haricots, qu'importe ! Pourvu que l'école soit entourée d'un jardin qui sera le lieu de mille leçons de choses, il ne faut pas amuser les enfants, il faut les intéresser... Elle poursuit :
« révélez à l'enfant ce qui, en lui, ne se laisse pas éduquer, ni former, soyez plus que des éducateurs, soyez des libérateurs ! ».
La notion d'école maternelle par décret du 28 avril 1848
Elle propose dès 1845 de changer le terme de « salle d'asile » en « Ecole Maternelle ». En 1846, elle publie « Conseils sur la direction des salles d'asile » très remarqué par le ministre de l'instruction, le baron Narcisse-Achille de Salvandy. La notoriété de l'ouvrage s'étend à tout le royaume et à partir de 1846 il est autorisé dans toutes les écoles et salles d'asile.
Elle reçoit un prix de l'Académie Française et se trouve couronnée par la société de l'Enseignement Elémentaire.
Son second ouvrage en 1847, « Méthode d'enseignement et d'éducation et exercices » fait l'objet d'un nouveau projet présenté au ministre de l'instruction Lazare-Hyppolite Carnot ( le père du futur président Sadi Carnot). Une réforme des salles d'asile est confiée à la Haute commission des études et par arrêté du 28 avril 1848, signé par Carnot, les salles d'asile deviennent des « Ecoles Maternelles ».
L'idée d'une école normale pour les enseignants
En 1847, Marie quitte la Sarthe et s'installe avec sa mère à Paris. Depuis la publication de sa méthode elle est en contact avec Emilie Mallet, figure majeure de la commission centrale des femmes dont l'un des objectifs de longue date est de créer une école normale pour former les enseignants.
A l'été 1847, Marie est nommée directrice de la « maison d'étude », future école normale temporairement installée dans le Marais.
Les événements politiques de 1848, la chute de la Monarchie de Juillet menacent dans un premier temps la maison d'études et sa directrice.
Les interventions de Madame Mallet auprès d'Hippolyte Carnot et le soutien du célèbre chansonnier Béranger aboutissent à l'officialisation par Carnot de l'école normale maternelle avec Marie comme directrice. Elle restera 27 ans à ce poste.
En 1849, à 24 ans, elle épouse Henri Pape, fils de Claude Pape, ancien directeur de la salle d'asile du Mans. Une fille, Madeleine, naîtra le 13 avril 1855 de cette union.
Malheureusement, les vicissitudes de la vie politique et notamment sous le Second Empire, le terme d'école maternelle va tomber dans l'oubli. Marie va même tomber en disgrâce en 1874 sous la présidence de Mac-Mahon et du ministère Cumont. Ses détracteurs lui reprochent d'être trop proche de la libre pensée. Soutenue par l'Impératrice Eugénie et l'épouse de Mac Mahon, elle obtient sa réhabilitation et le poste d'inspectrice des salles d'asile.
En 1879, Jules Ferry ministre de l'instruction publique et son chef de cabinet, Ferdinand Buisson, influencés par Pauline Kergomard, vont imposer à nouveau et définitivement le terme d'école maternelle dans les lois de 1881.
/image%2F2192780%2F20230702%2Fob_be3f9c_pape-carpantier-10.jpg)
Première femme à intervenir à La Sorbonne et militante des droits des femmes
Sa réputation atteint son apogée le jour où elle s'exprime dans l'enceinte de la Sorbonne en 1867. Elle y présente devant 1500 auditeurs la méthode des salles d'asile et prononce cinq conférences du 21 août au 19 septembre. Ses travaux sont récompensés à Londres lors de la troisième exposition universelle de 1862.
Mais les travaux de Marie ne se bornent pas uniquement à la pédagogie. Elle s'est engagée très tôt dans la lutte contre la misère et l'injustice sociale, tout particulièrement celle subie par les jeunes filles et les femmes. Elle publie « Le secret des grains de sable » et lance un appel aux femmes qui ont droit à l'instruction.
Entre le 10 novembre 1862 et le 25 mars 1863, elle écrit sept articles sous le titre général « La Question des femmes » dans « L'Economiste français » dont le rédacteur est Jules Duval. Elle y dénonce la disparité des salaires masculins et féminins, l'ignorance où sont tenues des milliers de femmes, leur prétendue infériorité et l'impossibilité pour elles d'accéder à toutes les professions.
Marie s'y trouve en parfaite communion d'idées avec les collaborateurs de la revue que sont George Sand, Onésime Reclus, Désiré Laverdant, Charles Pellerin et Julie Victoire Daubié, première bachelière de France.
Elle y écrit : « refuser à une femme un emploi qu'elle est capable de remplir, lui fermer une profession à laquelle elle est apte, la chasser d'un atelier où elle tient sa place avec honneur, ce serait commettre un crime, car ce serait condamner à mourir de faim la mère qui vous a nourri, et au déshonneur la sœur formée de votre sang. »
Femmes au travail, femmes du peuple, femmes du monde, mais aussi femmes de lettres, artistes, le féminisme de Marie Pape-Carpantier n'oublie personne. Ainsi dans la préface de son manuel de l'institutrice elle écrit en 1869 : « la femme n'est pas un être d'une autre nature que l'homme, elle possède les mêmes facultés. »
Les mots de pionnière et d'innovatrice ne sont pas usurpés pour parler de Marie Pape-Carpantier qui voulait que les enfants aient droit à la « meilleure instruction possible ». Saluée par Victor Hugo lui-même, sa liberté et son indépendance ont dérangé les institutions. Il faut savoir qu'à cette époque l'instruction des jeunes filles était assurée par les institutions religieuses qui voyaient d'un mauvais œil les pratiques de Marie.
On peut donc imaginer le combat épuisant que cela a représenté.
Dans ses écrits elle rejoint les romantiques : elle parle du malheur des femmes, de la mélancolie de la mal mariée, de la tristesse d'une vie gâchée et de la condition féminine. A La Flèche on l'appelait « la jeune muse » en qu'elle chante son pays natal avec émotion. Ses poèmes étaient régulièrement publiés dans les journaux locaux tel que «l'Echo du Loir ».
Personnage quelque peu oublié, elle est celle qui a ouvert la voie à d'autres femmes qui ont révolutionné la pédagogie enfantine : Pauline Kergomard, née Reclus (1838-1925), issue de la bourgeoisie protestante bordelaise. Elle est la première femme élue au Conseil de l'Instruction Publique en 1892. En Italie ce sera Maria Montessori (1870-1925).
Affaiblie, malade et épuisée, Marie Pape-Carpantier décède à 63 ans le 31 juillet 1878 à neuf heures dans sa maison de Villiers-le-Bel. Dans ses dernières volontés, elle lègue ses livres aux écoles. Un de ses proches rappelle qu'elle aurait dit : « une simple pierre sur ma tombe et tous mes livres dans les écoles. »
Biographie
Colette Cosnier : Marie Pape-Carpantier : Fondatrice de l’école maternelle - Paris, Fayard, 2003
Téléfilm
« La volière aux enfants » téléfilm d'Olivier Guichard 2006, scénario de Nadine Lermite, avec Marilou Berry dans le rôle de Marie Pape-Carpantier. Diffusé le 3 octobre 2006 et le 9 septembre 2008 sur France 2. Histoire adaptée de la vie de Marie Pape-Carpantier.
Bibliographie sommaire de Marie Pape-Carpantier :
Préludes, poésies, 1841
Conseils sur la direction des salles d’asile, 1846
Méthode d’enseignement et d’éducation et exercices, 1847
Enseignement dans les écoles maternelles ou premières leçons à donner aux petits enfants, 1848
Histoires et leçons de choses, 1848
L’histoire d’un grain de sable (modération dans le désir. Sage lenteur de la providence)
L’enseignement pratique dans les écoles maternelles, 1849
L’économiste Français, 1859
Le secret des grains de sable ou géométrie de la nature, 1863
Les petites lectures variées pour les enfants des deux sexes, 1863
Jeux gymnastiques avec chants pour les enfants des asiles, 1864
Nouveau manuel des comités de patronage et des directrices des salles d’asile, 1876
Zoologie, histoires et leçons explicatives destinées aux écoles, aux salles d’asile et aux familles, Hachette
Histoire du blé, leçons explicatives sur sa culture et son emploi, Hachette
Lectures et travail, pour les enfants et les mères, Hachette
Le dessin expliqué par la nature, Hachette
Cours d’éducation et d’instruction, pour les enfants de 5 à 14 ans, Hachette
/image%2F2192780%2F20230702%2Fob_dbfee8_ecole-maternelle-autrefois.jpg)
Passez une bonne semaine !
Amitiés
/image%2F2192780%2F20230702%2Fob_ce3310_20220903-175052-2.jpg)
/image%2F2192780%2F20211004%2Fob_f00dce_yves-100-portrait-001.jpg)