JACQUOT
Publié le 20 Octobre 2024
C'était il y a bien des années. Dans un petit village des bords du Loir, vivait un brave médecin de campagne comme il y en avait dans presque chaque village à l'époque. Depuis, il faut bien le reconnaître sans médisance, le médecin d'aujourd'hui, à de rares exceptions, préfère les lumières de la ville.
Son cabinet était situé à l'entrée du bourg dans une belle maison en tuffeau au fond d'une cour. On y pénétrait par une grille en fer toute rouillée fixée entre deux piliers de briques rouges qui grinçait quand on la poussait. Elle n'était jamais fermée à clef. La façade était agrémentée de rosiers grimpants et d'une magnifique glycine. Pour atteindre la porte d'entrée, il fallait monter quelques marches. Après avoir fait résonner la cloche, une vieille servante portant une coiffe de dentelle venait ouvrir au visiteur.
On découvrait alors comme un musée, un véritable bric-à-brac d'antiquités, de piles de livres, de journaux, une mappemonde, des quantités de bibelots, des dizaines de flacons et des pots en porcelaine colorée portant chacun un nom de médecine.
Il y avait plusieurs oiseaux empaillés sur des étagères et même dans un coin près de la fenêtre et du bureau du médecin, encombré de papiers et d'objets divers, un oiseau vivant dans une cage entrouverte.
C'était un corbeau, très vieux, un corbeau de famille auquel il tenait beaucoup et qui répondait au nom de Jacquot.
Lorsqu'on lui demandait l'âge de l'oiseau, le médecin répondait :
« Jacquot a toujours eu le double de mon âge.
Comme on lui faisait remarquer que c'était impossible, il ajoutait en souriant :
« Oh ! Vous savez, je n'ai jamais su bien compter et puis quelle importance.
C'était vrai, le brave homme ne savait pas réclamer d'argent. Dans le village et aux alentours, on parlait de sa générosité et de son désintéressement. Depuis des années, il arpentait les routes et les chemins pour rendre visite à ses malades. Il était disponible à toute heure du jour et de la nuit, en toutes saisons et par tous les temps. Il incarnait une médecine fondée sur les valeurs de dévouement, de proximité et d'enracinement que l'individualisme triomphant de notre époque et l'organisation technocratique de notre système de santé condamne inexorablement à disparaître.
Mais ce qui faisait aussi son originalité, c'était son corbeau à qui il arriva une incroyable aventure.
Il faut savoir que depuis des années, Jacquot assistait à toutes les consultations. Il avait vu s'asseoir tout le pays dans le fauteuil en cuir, près de sa cage. Il avait entendu tant de fois de vieilles gens se plaindre de la même voix, qu'il les imitait à la perfection.
Quand on lui demandait de ses nouvelles, il répondait aussitôt :
« Mon pauv'monsieur, j'suis bin malade.
Et il se répondait immédiatement à la manière de son maître :
« Nous allons voir ça ! »
Jacquot n'était point voleur comme ses cousines les pies qui dérobent tout ce qui brille.
Par contre il avait un petit défaut : il aimait à s'enivrer.
Lorsque le médecin recevait, il offrait des petites cerises à l'eau-de-vie à chacun de ses invités et nul n'oubliait d'en faire profiter Jacquot.
L'eau-de-vie faisait rapidement son effet, les yeux se voilaient et notre oiseau ne tenait plus en équilibre sur son perchoir qu'en battant des ailes.
Jacquot n'était pas épris de liberté. Mille fois il aurait pu s'enfuir mais il restait là, près de son ami.
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Un jour, le vieux médecin tomba gravement malade. Il dut être hospitalisé pour aller guérir au loin.
Il fut remplacé, pendant son absence, par un jeune confrère qui renonça à s'installer dans le désordre du cabinet qui devint brutalement silencieux. Plus une visite, plus un regard, plus un mot, plus de cerises à l'eau-de-vie.
Jacquot se morfondait. N'y tenant plus, profitant que la fenêtre était ouverte, il sortit de sa cage et quitta la maison.
Il resta perché quelque temps sur le toit d'une maison voisine, hésita longtemps puis la mort dans l'âme, il disparut dans les grands arbres de la forêt voisine.
Quelques mois plus tard, à l'heure où les feuilles des arbres jaunissent, deux chasseurs venus d'on ne sait où traversaient la forêt. Ils se montraient assez fâchés de n'avoir rencontré aucun gibier et se tenaient même prêts à se venger sur quelque pauvre animal qui passerait à porter de leurs fusils.
L'un d'eux visa et tira. Un oiseau tomba.
« C'est un corbeau dit l'un des chasseurs, il est blessé à la patte et à l'aile.
« Il ne manquait plus que ça pour nous porter la guigne, dit l'autre.
« C'est un oiseau de mauvais augure, mais je le prends quand même. Il souleva l'oiseau qui ouvrit le bec en gémissant.
« Mon pauv' monsieur, j'suis bin malade !
Le chasseur pâlit.
Qu'un corbeau enfermé dans une cage parle, cela s'est déjà vu mais qu'un oiseau des bois se plaigne de la sorte, voilà chose impensable.
Le chasseur allait se remettre de son étonnement et de sa frayeur, lorsque le corbeau reprit distinctement :
« Nous allons voir ça ! »
Des gouttes de sueur perlèrent sur les fronts livides de nos deux chasseurs.
Ils en étaient convaincus, dans ce pays de sorciers, le « Malin » était là. Tous deux se regardèrent, se comprirent et sans attendre davantage s'enfuirent à toutes jambes, laissant notre corbeau au bord du chemin.
Au café du village, lieu de rencontres et de discussions, ils racontèrent leur aventure qui déclencha un immense éclat de rire chez ceux qui avaient connu Jacquot.
On avertit aussitôt le vieux médecin qui retrouva, radieux, son bon ami au plumage noir.
Des soins appropriés remirent Jacquot sur ses pattes, quelques cerises adoucirent ses journées de convalescence et l'on dit que Jacquot et son médecin vieillirent encore quelque temps ensemble.
Le corbeau, oiseau de mauvais augure mais génie de la nature !
Dans l'imaginaire collectif, on le dit oiseau de mauvais augure. Quand on qualifie l'humain à propos de ce volatile, c'est plutôt pour désigner l'auteur de lettres anonymes inspirant la malveillance sournoise. Pour Jean de la Fontaine, l'oiseau noir devient naïf et vaniteux. Cette mauvaise réputation appuyée sur des croyances populaires est parvenue jusqu'à nos jours par la fiction. Edgar Poe en a fait une créature inquiétante dans son poème « Le Corbeau ». Il est le compagnon des sorcières dans les films des studios Disney et dans la série « Game of Thrones » il est un des participants à la sombre atmosphère de cet univers de fantasy. Le maître du suspens, Alfred Hitchcock, en a fait une menace glaçante dans son film « Les oiseaux », inspiré du roman de Daphné du Maurier.
Son cri lugubre, la noirceur de son plumage ont alimenté de nombreux fantasmes.
Alors que se développe le christianisme au détriment des cultes païens, le corbeau est plus déconsidéré que jamais. L'Eglise impose l'image de l'oiseau maudit, abattu, chassé, cloué sur les portes.
Dans la Bible, l'histoire complexe de l'arche de Noé raconte comment le corbeau, perçu globalement de manière négative, n'assume pas sa mission qui lui a été confiée. Envoyé pour vérifier si les eaux du déluge se sont retirées, il préfère se nourrir de cadavres plutôt que de rapporter de bonnes nouvelles. C'est la colombe qui reviendra au deuxième voyage avec un rameau d'olivier. De là à faire de l'oiseau noir un traître, personnage de mauvais augure, le pas est vite franchi. Il devient alors suppôt de Satan et de ses sbires, le compagnon des sorcières comme tous les animaux nocturnes ou de couleur noire (chat, corbeau, corneille...).
Ainsi, les alchimistes associant la putréfaction à la matière se l'accaparèrent, illustrant de nombreux grimoires.
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Mais il n'a pas toujours été détesté.
Sa présence est relevée dans toutes les mythologies de tous les continents et toutes les cultures.
Dans les légendes celtiques, il est l'oiseau prophétique associé à la force et aux guerriers. Il est animal sacré pour les Gaulois.
Au Japon, il est l'émissaire divin et en Chine, il est oiseau solaire dans plusieurs mythes.
Dans la Grèce antique, il a pour fonction d'être le messager des dieux. Dans ses écrits, le géographe, historien grec Strabon raconte comment deux corbeaux auraient déterminé le centre du monde (l'Omphalos) à Delphes, là où se trouve le temple d'Apollon. La légende explique que le dieu épris de la princesse Coronis, aurait confié à un corbeau blanc le soin de la veiller en son absence, mais celui-ci ne l'ayant pas empêché de se laisser séduire par un mortel, Apollon le punit en modifiant la couleur de son plumage qui passa du blanc au noir.
Dans la Rome antique, il était l'attribut du dieu solaire Mithra dont on célébrait la renaissance lors du solstice d'hiver. On lui confiait alors le pouvoir de conjurer les mauvais sorts.
Vénéré par les Vikings, les oiseaux Hugin « la pensée et l'esprit » et Munin « la mémoire » sont les messagers d'Odin, le dieu le plus puissant de la mythologie nordique, qui les envoie chaque matin survoler le monde en quête d'informations. Grâce à eux le « dieu corbeau » est au courant de tout.
On lui attribue le symbole de l'espérance mais aussi celui de solitude ou plutôt d'isolement volontaire pour qui a décidé de vivre sur un plan supérieur.
Dans le « Cantique des oiseaux », le poète persan du 12e siècle, Farid Od-Din Attar narre l'aventure de tous les oiseaux de la terre en quête de l'être suprême, dans laquelle le corbeau est l'oiseau voyant par excellence.

Le corbeau, génie de la nature
Si l'on se fie à l'expression « avoir une cervelle d'oiseau », on comprend rapidement que les oiseaux ne sont pas toujours associés à l'intelligence. D'une part, je ne le crois pas et d'autre part, il ne faut pas les mettre tous dans le même panier.
Le corbeau et ses proches cousine et cousin que sont la corneille, la pie ou le choucas ont prouvé à maintes reprises qu'ils font partie des espèces particulièrement brillantes dans la nature !
Il peut vivre très longtemps, 30, 40 ans voire plus. Il est fidèle, monsieur et madame forment un couple durable.
Le corbeau possède des capacités étonnantes qui le démarque des autres oiseaux. C'est peut-être ce qui lui a valu la méfiance des hommes.
Il peut utiliser des outils pour obtenir sa nourriture et il est même capable d'en fabriquer. Il sait, par exemple, sélectionner des brindilles de la bonne taille pour construire ce dont il a besoin. Il est en mesure de comprendre un lien de cause à effet et en déduire que certaines actions entraînent des conséquences.
Il dispose d'une mémoire exceptionnelle lui permettant de se souvenir des visages humains et notamment de ceux qui l'ont menacé
Des études ont révélé qu'il pouvait cacher de la nourriture puis aller observer discrètement si des congénères l'épiaient, démontrant ainsi qu'il peut comprendre les intentions d'autres individus.
Il se reconnaît dans le miroir ce qui indique qu'il présente une certaine conscience de soi.
En terme de communication, si les oiseaux utilisent la vocalisation, le corbeau sait faire bien plus. Il peut envoyer des signes pour transmettre des informations en pointant une chose avec son bec comme un humain le ferait avec son doigt.
Au niveau vocalise, il dispose d'une variété très étendue de cris pour alerter d'un danger, la présence de nourriture...
Il a faculté d'apprendre en observant ses pairs et imiter le comportement d'autres oiseaux pour résoudre des problèmes.
Capable d'empathie à l'égard d'autres volatiles, il a « l'esprit d'équipe » pour chasser des proies comme pour se défendre contre un prédateur ce qui exige de la communication et une compréhension du rôle de chacun.
Parfaitement adapté à l'urbanisation pour chercher sa nourriture, on a même observé qu'il savait utiliser les feux de signalisation. Au Japon, on l'a vu jeter des noix sur la route au niveau des passages piétons devant les véhicules et s'envoler quand le feu passe au vert puis revenir quand il est rouge pour récupérer les fruits cassés.
Je pourrais à l'envie décrire de multiples exemples de son intelligence. Selon plusieurs chercheurs, elle proviendrait d'un nombre particulièrement élevé d'interneurones, ces cellules d'association placées entre entre les neurones sensoriels et les neurones moteurs, particulièrement impliqués dans la prise de décision.
Jacquot n'est donc pas l'élu du « Malin » mais l'oiseau à l'intelligence remarquable et toute sa famille de corvidés, corneille, pie, choucas, avec lui !
Ainsi, l'expression « avoir une cervelle de moineau » n'est donc pas plus justifiée que celle qui dit « bête comme une poule ».
Enfin, qui du corbeau et du renard est le plus rusé, bonne question ?
Bonne semaine à tous !
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