JARDINS, TERROIRS DU REVE
Publié le 26 Octobre 2025
Un jour, les grecs déferlant sur l'antique Perse eurent un éblouissement. Au pays de Zoroastre, ils venaient de découvrir les jardins. Le mot persan en langue avestique pour « espace fermé » étaient « pairi-deza » qui s'est transmis dans la mythologie judéo-chrétienne sous le nom de « paradis ».
« Il n'est pas bon que la nature échappe à notre loi », dirent les hommes dès qu'ils commencèrent à se prendre pour des dieux. Voilà pourquoi, avec la lumière du ciel, la fraîcheur de l'eau, la fécondité de la terre, ils inventèrent ce lieu clos où ils règneraient en maître : le jardin.
Mais l'espace gardé par les hommes pour y savourer les heures de paix n'est-il pas aussi la chasse gardée de leurs rêves, l'espace où en termes éphémères d'arbres, de fleurs, de mousses, de légumes et d'eau, ils inscrivent, en jardiniers inspirés, leurs désirs, inquiétudes, espoirs, quête de la connaissance et nostalgie d'innocents paradis ?
« Un jardin même tout petit,
c'est la porte du paradis. » Marie Angel
Toujours, avant de s'inscrire sur les sols avec ses dessins, ses plantes, ses statues, ses fontaines, un jardin commence par un rêve lové dans l'âme du jardinier. Cette image née dans les profondeurs de l'âme se matérialise. Elle prend racine et se met à vivre avec la terre, l'eau, les fleurs, le soleil, l'ombre, soigneusement sauvegardés. C'est alors que le jardin parle.
Le plus beau jardin du monde n'est pas de notre monde. C'est un jardin des rêves, un jardin des profondeurs de l'être, un jardin au-delà des hommes. Il est décrit dans « le songe de Poliphile », un livre de la Renaissance de Francesco Colonna.
Son héros visionnaire y raconte une étrange aventure. Endormi, il pénètre dans un jardin de ruines antiques. Bientôt le pressentiment lui vient qu'il y a quelque chose d'essentiel à découvrir. Alors, en ce lieu étonnant débute une épuisante quête initiatique. D'étapes en épreuves, il apprend à déchiffrer les vestiges d'une science oubliée qui révélait le secret de la création.
Quand enfin, au terme de son parcours, il peut s'abreuver à la source de vie que recelait le jardin, tout devient lumière. Il a compris le sens, le comment et le pourquoi de l'existence. Cette perception du héros visionnaire chacun peut la ressentir en pénétrant dans certains jardins où dès le franchissement du seuil frémit un imperceptible mystère. Les odeurs, les couleurs, les formes émettent un silencieux message qui stimule l'imaginaire, réveille la mémoire, ouvre la compréhension.
Les plus anciens jardins remontant aux sources originelles, nous racontent le paradis. Que dit la fresque égyptienne, naïve et savante, avec son dessin aussi régulier que les cultures quadrillées par les canaux d'irrigation sinon le goût du bonheur de vivre, la beauté d'un au-delà sans menace. Rien, disaient les Egyptiens, n'est plus agréable aux dieux que l'offrande d'un jardin. Sur sa tombe, un homme du temps fit graver ce vœu optimiste : « que je me promène chaque jour, sans cesse, au bord de mes étangs ; que mon âme repose sur les branches des arbres que j'ai plantés, que je me rafraîchisse sous les sycomores. »
Pour le mandala tibétain, la quête de la profondeur mène à la sérénité totale.
Son jardin-paradis est une représentation ordonnée du cosmos avec, en son centre, la demeure parfaite de ceux qui ont achevé leurs périples de vivants.
« Le jardinage lie les yeux et l'esprit à la terre. » Colette.
Le jardin est un symbole magnifique et pathétique des aspirations humaines. Sur son territoire, le jardinier, qu'il soit créateur naïf ou artiste prestigieux, tente la conciliation des contraires. Par ses rythmes, ses perspectives, ses volumes, ses couleurs, le jardin est une écriture dans l'espace qui traduit une vision du monde, reflète les aspirations et les inquiétudes d'une époque.
Qu'ils soient grands comme un mouchoir de poche ou de surface considérable, tous les jardins sont admirables. Ils sont à l'art paysager ce que les grandes symphonies sont à la musique, les grands romans à la littérature, les grandes œuvres peintes à l'art plastique.
Moyen Age et Renaissance
A l'origine, il est vraisemblable que le jardin se soit essentiellement imposé dans les pays à végétation rare où il n'était pas un fragment isolé de la forêt primitive mais une oasis, un point d'eau dans le désert, comme une île dans un océan de sable.
De ce paradoxe naquirent les jardins de Babylone et de la Perse. 800 ans avant Jésus- Christ, Nabuchodonosor et Sémiramis offrent à la légende leurs jardins suspendus et Cyrus propose aux Grecs étonnés la géographie mystique de ses « paradis ». Le jardinier persan respecte les forces qui menacent l'homme mais aussi lui assurent la vie.
Cette conception se retrouve dans les jardins maures dont les arabes, plus mystiques que les latins, se font une image du paradis.
Il en subsiste quelque chose dans le jardin médiéval lui aussi considéré comme un enclos de forces nourricières, un éden dont ni corps ni âme ne saurait se passer.
Les hommes du Moyen Âge, qui rêvèrent si bien le paradis, furent aussi ceux des jardins clos et pensifs. Ils ont été des jardins de cloîtres, abritant la pieuse déambulation des hommes de Dieu, les prés-hauts des châteaux-forts, où les jeux entre damoiselles et jouvenceaux furent sûrement moins austères. Constellés de fleurs sauvages, auxquelles vinrent s'ajouter les églantines, les lis, les iris, les lilas, les artichauts, les aubergines, les épinards rapportés par les croisés puis les tomates, les haricots, les courges, les pommes de terre... après la découverte de l'Amérique en 1492, ils n'exprimaient encore que la foi et le menu triomphe de l'homme sur ses ancestrales terreurs.
Vient alors la Renaissance, où l'heure n'est plus aux peurs obscures mais au temps de la connaissance. La période renoue avec l'antiquité grecque et romaine, paganise l'idée de paradis et dessine les jardins humanistes qui brisent les murs, découvrent la perspective, s'ouvrent sur l'extérieur, se chargent de sens.
Cosme de Médicis, puis son petit-fils édifient à Florence de merveilleux espaces où est glorifiée la spiritualité de l'homme. Plus tard, séduite par leur beauté, Marie de Médicis pour son palais du Luxembourg invitera des architectes florentins.
C'est ainsi que va s'ouvrir la voie royale qui mène des jardins à l'italienne aux jardins à la française.
Jardin de pouvoir
Oubliés la foi naïve et inquiète du Moyen Age, le juvénile enthousiasme de la Renaissance, il faut que dans leurs jardins, les puisssants témoignent de leur différence avec les simples mortels. Le jardin suit, de manière à former avec le logis un ensemble homogène. Fini le temps des jardiniers, voici celui des architectes.
Adieu l'aimable familiarité des « potagers » du 16e siècle, le grand ordre se met en place. Il a son mécène, Fouquet, son génie, Le Nôtre et une multitude de théoriciens.
Versailles après Vaux-le-Vicomte, en recueille les fruits. Le jardin s'articule autour de la percée centrale qui court vers l'horizon. En cônes, pyramides, arcs, galeries, berceaux, pavillons, le végétal n'est plus qu'une verdure géométrisée que l'on taille et sculpte. Certains affirment que Versailles recèle encore un sens ésotérique, et que pour cette raison, Louis XIV avait rigoureusement établi le parcours de sa visite. Il n'empêche que ses allées expriment d'abord le pouvoir de l'homme sur la nature et du monarque sur ses sujets.
Versailles flamboie, son modèle se copie et s'exporte mais les hommes changent et avec eux les jardins. « Le fameux Le Nôtre, qui fleurissait au dernier siècle, acheva de massacrer la nature en assujetissant tout au compas de l'architecte...», écrit René-Louis de Girardin en 1777 dans son ouvrage « De la composition des paysages ». Encyclopédistes et gentilhommes du 18e siècle finissent par trouver aux jardins classiques , une bien triste régularité. Les Anglais bousculent les premiers cette ordonnance afin de rendre quelque place à la nature pour en faire un décor de leurs fantasmes et de leur goût d'ailleurs. Les Français suivent. Partout, en Europe les jardins se parsèment alors de clairières, de pseudo ruines antiques, de pavillons chinois, d'essences exotiques, de chemins tortueux, de végétation en apparence non domestiquée donnant une impression naturelle. Les accidents du terrain (vallons et pentes) sont conservés et exploités. Les pelouses et les chemins agrémentant le jardin incitent à la flânerie.
Puis viendront enfin les jardins romantiques où l'on va renouer avec la nostalgie du paradis.
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De siècles en siècles, qu'ils soient sensuels, ou cérébraux, païens ou mystiques, un désir obstiné inspire tous les jardins, celui d'une vie divinisée, éternelle.
Seigneurs du désert, chrétiens inspirés, philosophes sereins, humanistes ou romantiques, les jardiniers, non contents de chercher le paradis perdu veulent y voir pousser côte à côte l'arbre de vie et l'arbre de science et arracher les mauvaises herbes des notions de bien et du mal pour respirer et rêver comme jadis dans les jardins persans le parfum des fleurs et des fruits de la merveilleuse et heureuse sagesse.
Je vous souhaite la meilleure semaine !
« Etre jardinier, c'est être comme le Bon Dieu,
c'est donner vie et beauté avec de la terre,
de l'eau et des graines. »
Jean Chalon
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