MESSIRE RAMPONNEAU

Publié le 5 Avril 2026

 

« Elle s’est mise à gueuler au secours et je n’ai rien trouvé de mieux pour la faire taire que de lui coller un ramponneau. » (L. Malet)

 

Que l’on se rassure, les propos de ce billet ne sont pas de faire un exposé philosophique de la baffe, la mornifle ou la torgnole. Non, mais de vous parler d’un personnage célèbre en son temps qui a laissé un nom impérissable : Jean Ramponneau.

Fils d’un tonnelier né le 4 octobre 1724 à Vignol près de Clamecy dans le Nivernais, territoire riche en vignobles à l’époque, il quitte le domaine familial et s’installe à Paris vers 1740 comme garçon marchand de vin puis s’établit à son compte.

A l’époque, cabarets et guinguettes pullulent sur les hauteurs de Belleville dans le quartier de la Courtille, un coin de campagne et zone de jardins à l’extérieur de Paris et surtout en dehors de l’enceinte des Fermiers généraux, dispensée du paiement des taxes d’octroi.

En l’an de grâce 1748, Ramponneau épouse la fille d’un vigneron, Marie-Christine Voyer et achète un cabaret au 160 à l’angle des rues de l’Orillon et de Saint-Maur, le « Cabaret des Marronniers », lieu déjà fréquenté. Il en fait « Le Tambour Royal », clin d’œil à la garde royale qui stationne en face.

 

 

Très vite, le nouveau cabaretier, « parisien de Vignol » va incarner, à lui seul, une France en plein bouleversement. Son cabaret ne désemplit pas. On y donne à manger aussi bien qu’à boire. A l’entrée, une fresque le représente en Bacchus chevauchant un tonneau qui interpelle ses clients, avec une formule dans l’air du temps :

« Voyez la France accourir au tonneau,

Qui sert de trône à monsieur Ramponneau ! »

Personnage haut en couleurs, la vue du patron, seule, vaut le détour. Coiffé de son tricorne, couronné de pampres, le broc en main, le verre aux lèvres, le coin de tablier blanc attaché à la ceinture, le visage réjoui, clignant de l’œil et marquant la mesure de chanson bachique reprise en chœur par sa clientèle où se mêle au fort des halles et au marchand de hareng la bourgeoise et la dame de noblesse.

« Citoyens, citoyennes, réjouissez-vous, unissez-vous, chantez, dansez… C’est chez Ramponneau que ça se passe… »

Mais notre gouailleur, bon vivant n’est pas un agitateur d’idées. Il se contente de remplir les verres et garnir les assiettes. 

Son secret ? Roi du marketing avant la lettre, son vin est moins cher qu’ailleurs « Trois sous et six deniers la pinte, moins cher d’un sou que ses voisins et concurrents. » Même si c’est de la piquette ou du gros rouge bon marché, peu importe, ici l’ambiance est à la folie, aux rencontres et à la libre circulation des propos et des idées !

En 1772, il ouvre un second cabaret, la Grand’Pinte.

Vis-à-vis de la rue Louis Le Grand, de l’autre côté du boulevard, montait, entre les champs et les jardins, le chemin de la Grand’Pinte qui devait sans doute son nom à la guinguette et qui devint par la suite la rue de la Chaussée d’Antin. Le chemin aboutissait à la rue des Porcherons dont on a fait la partie de la rue Saint-Lazare qui va de la place de la Trinité à l’église Notre-Dame-de-Lorette. De l’ancien village des Porcherons, il ne restait que le château du Coq, habité sous la Révolution par le conventionnel Lacroix, non loin de la maison où logeait son collègue Brissot.

En 1847, il y avait encore deux magnifiques acacias sous lesquels venait se poster, chaque hiver, un marchand de marrons. Les acacias arrachés en 1848 avaient ombragé la guinguette de la Grand’Pinte.

 

Cabaret Ramponneau par Benjamin Fichel

 

Là, comme dans son cabaret du « Tambour Royal », Ramponneau vend du vin blanc avec le même succès.

En l’espace d’une décennie, ses guinguettes deviennent sans le vouloir, la base arrière d’idées contestataires. Ici pas de chichis et pas de fauteuils réservés aux robes de soie. Sur de grandes tables en bois blanc équipées de simples bancs, on raconte avec malice à son voisin une de ses aventures avec une jolie fripière alors qu’une petite comtesse, hésitante, engage la conversation avec un maraîcher et qu’une marchande de poisson tape sur l’épaule d’un procureur.

Deux acteurs, piliers des lieux, accoudés devant un pichet répètent leurs rôles avec le cabaretier.

De son côté la comtesse de Genlis, gouvernante des enfants d’Orléans, dont le futur roi Louis-Philippe, traîne ses basques jusqu’à trois heures du matin, avant qu’elle n’aille tenir salon rue des Mathurins avec le duc d’Orléans, Talleyrand, de jeunes députés de la constituante, Barnave ou Robespierre de 1789 à 1791, avant de s’enfuir en Angleterre pendant la Terreur.

Cette femme des Lumières, dopée aux idées de Rousseau arrive avec ses amies, déguisée en grisette, fichu et tablier à carreaux, affublée d’un bonnet de servante et chante à tue-tête :

« Lison dormait dans son bocage

Un bras par-ci, un bras par-là… »

Une amie qui l’accompagne raconte : « je commençais par danser avec toute la niaiserie villageoise un menuet et ensuite une contredanse. Pendant ce temps, on nous commandait une salade de pigeons à la crapaudine… »

A la cour, le marquis de Bièvre, protégé de Louis XV, s’étonne : « que venais faire là, parmi cette populace en goguette, cette jolie présidente en compagnie de ce jeune conseiller, cette hautaine duchesse mollement appuyée sur le bras de cet abbé pimpant et tout rosé, cette chanoinesse replète qu’escorte ce petit chevalier au sourire libertin ? Boire le vin du bonhomme apparemment : il serait odieux de supposer autre chose mais il fallait que ce diable de petit vin eût une vertu attrayante bien souveraine pour attirer tout ce beau monde au milieu des boues et des chalands débraillés de la Courtille. Bientôt, il ne fut plus question, dans le boudoir comme dans l’échoppe, que de l’heureux Ramponneau. »

 

Tambour Royal chez Ramponneau

 

De Paris à Versailles, on va chez Ramponneau. Les voitures, calèches et équipages portant armoiries stationnent devant l’entrée. Pour s’installer, il faut réserver une semaine à l’avance. A tel point que même le roi demande qu’on le renseigne sur ce qui se passe au « Tambour Royal ». Il y a les pour et les contre. Même Voltaire s’en mêle en composant un plaidoyer comique dans une affaire opposant Ramponneau à un producteur de spectacle. D’autres auteurs en font un personnage de comédie.

On danse, on chante, on boit et on s’habille à la Ramponneau !

« Allons tous mes amis

Chez M. Ramponneau

Pour passer notre ennui

Manger du jambonneau

Virons chez Ramponneeau

L’on y boit à plein pot

Virons chez Ramponneau

Manger du Jambonneau »

 

La foule au Tambour Royal

 

Déclin de l’ancien régime

 

Début 1789, des troubles éclatent un peu partout sur le territoire.

Paris va se trouver entouré par le mur des Fermiers généraux, une enceinte voulue, dit-on, par Louis XVI pour taxer les marchandises. Pour entrer dans Paris, il faut désormais franchir les 54 barrières de l’octroi. Les commis de la ferme générale sont chargés de percevoir les taxes sur le bois, les denrées alimentaires, la paille…Près de la moitié du produit de l’octroi provient du vin qui voit son prix flamber. Cabarets et guinguettes risquent de fermer.

Les 11 et 12 juillet, c’est l’émeute. On détruit les barrières de l’octroi, on brûle les effigies des gabelous, on moleste les agents du fisc.

A la Courtille, les tonneaux sont en perce et le vin vendu à la criée.

Après le 14 juillet, la fureur révolutionnaire se déverse tel le gros rouge de chez Ramponneau. Le 19 février 1791, le vin est décrété « boisson égalitaire, républicaine et patriote » et les droits d’entrée dans les communes sont abolis le 1er mai 1791.

Vive Ramponneau ! Et on chante la « Marseillaise de la Courtille », chant bachique écrit en 1791 à la barrière de Belleville et baptisée « barrière de Ramponneau » !

« Allons enfants de la Courtille

Le jour de boire est arrivé

C’est pour nous que le boudin grille

C’est pour nous qu’on l’a conservé (bis)

Ne vois-tu pas dans la cuisine

Rôtir dindons et gigots

A table citoyens

Videz tous vos flacons

Buvez, Mangez

Qu’un vin bien pur

Humecte vos poumons ! »

 

Du « Tambour Royal » à la « Grand’Pinte », Ramponneau a gagné beaucoup d’argent. Il a une clientèle bruyante qui crie beaucoup et qui n’en boit que davantage. Les habitués se traitent volontiers d’échappés de Bicêtre, de marionnettes du pilori ou de restants de la bande à Cartouche. Ils se réconcilient ensuite autour de pichets et bouteilles.

La mode et le nom Ramponneau font fureur. Quand on est ivre on est Ramponneau. On donne son nom à des vêtements, bonnets, tabatières en forme de tonneau, à un couteau très long selon l’Encyclopédie méthodique des Arts et Métiers (1790) ou à un petit couteau selon le Larousse du 19e siècle (1875), à un marteau de tapissier. Des jouets comme le culbuto ou un jeu de quilles s’appellent Ramponneau. On met le nom en chansons, en gravures, dans les almanachs. On ne compte plus les œuvres où il est mis en scène, la chanson « la guinguette de Ramponneau » en dresse un tableau festif.

 

 

Ramponneau raccroche

 

Ramponneau perd sa seconde femme en 1794 à la Grand’Pinte. Il se remarie à 70 ans avec une gamine de 68 ans. Pendant quelque temps, il s’obstine à garder sa guinguette de moins en moins achalandée. La gaité française a été brisée par la Terreur.

Il prend enfin le parti de se retirer et de vivre de ses rentes. Il n’en profite que peu de temps. En 1800, on le dit enfermé pour troubles psychiques dans la maison du docteur Belhomme à Charonne.

Le 4 avril 1802, il meurt à 78 ans, oublié de tous, dans une de ces maisons qu’on appelle de santé, parce qu’elles sont remplies de malades.

Le Tambour Royal et la Grand’Pinte disparurent.

Mais dans son recueil « Toute la Lyre », Victor Hugo hisse Ramponneau en symbole du prolétariat.

Son Gavroche y entonne la Ramponette un pamphlet contre l’ordre bourgeois :

« Je fais la chansonnette

Faites le rigodon

Ramponneau, Ramponnette, don !

Ramponneau, Ramponnette !

…

Monsieur Prudhomme est un veau

Qui s’enrhume du cerveau

Au moindre vent frais qui souffle… »

 

 

Ramponneau n’a pas seulement marqué son époque, son nom est resté dans la mémoire collective. Des places, des quartiers deviennent Ramponneau tout comme des cafés surtout dans l’ouest et le nord de la France ainsi qu’en Belgique et à Paris, une rue porte son nom dans le 20e arrondissement. En wallon « rampono » est devenu le filtre où l’on passe le café et « ramponer » signifie filtrer le café. Dans le sud-ouest, Ramponneau devient un croquemitaine dont on menace les enfants qui ne mangent par leur soupe.

En argot, un ramponneau désigne une baffe, un coup de poing, une beigne. On le trouve souvent dans les polars des années 1950-1960, d’Albert Simonin, Léo Malet ou Fréderic Dard. L’inspecteur Bérurier, le falstaffien assistant du commissaire San Antonio distribue généreusement ses ramponneaux aux voyous de passage.

 

 

Le petit peuple de Paris, à toutes les époques, avait ses guinguettes, où on lui donnait l’illusion de la campagne, mais aucune ne fut plus célèbre, plus fréquentée, et par des mondes très différents, que celle de Jean Ramponneau, le parisien de Vignol, cabaretier illustre ayant laissé un nom qui ne périra pas.

 

 

 

Joyeuses Pâques et Bonne semaine !

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #personnages

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A
Quel personnage ! Quelle époque ! Merci.<br /> Je m'étais arrêté au Rampono de Pertuzé, l'un de ses ouvrages les plus aboutis. Mais il ne faut jamais s'arrêter....<br /> https://www.carnetdalineas.com/2023/10/les-contes-0.html
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Y
effectivement un sacré personnage