CHEMINS INSOLITES - LES MARINIERS

Publié le 17 Mai 2026

Toue cabanée à Bréhémont aquarelle YDSJ

 

Sur les quais du petit port qui domine la Loire, on arrose les noces de Marie et Saturnin. Marie, adorable rouquine est la fille aînée de ce grand diable de Boursin, marinier, propriétaire d'une gabare, patron autoritaire mais respecté, le visage sec garni de splendides favoris grisonnants. La fête est joyeuse. Tout le monde rit, danse et chante. Le père Boursin et sa femme ont bien fait les choses, ragoût d'escargots, terrine de pigeonneaux, saumon et alose à l'oseille, fromages et tartes aux fruits, le tout arrosé de coteau du Loir et Champigny.

Malgré toute cette joyeuseté, ce satané Boursin ne quitte pas des yeux les eaux du fleuve. Il sait par d'autres voituriers d'eau qu'il a plu sur les hauts bassins et qu'à tout moment le courant peut devenir porteur. Sa gabare est chargée, prête pour la descente vers Nantes. La musique d'une java endiablée s'est subitement arrêtée.

« Allez les gars, voilà « l'afflot », s'est écrié Boursin, y a pas de temps à perdre. »

Chacun sait ce que cela veut dire. Tous les mariniers présents n'attendent que cela.

La fête se déplace. Elle est maintenant sur l'eau. Chacun à son poste rejoint au plus vite les couplages. Saturnin y compris.

La petite Marie trouve le dessert un peu amer mais Saturnin, homme de l'eau avant tout, la rassure :

« Patiente un peu ma petiote, avant la quinzaine je suis de retour. »

Le flot fut bon et le voyage mené rondement sans encombre ni accident. A Nantes, après la livraison de la cargaison, le soir au cabaret « Le Petit Matelot », Boursin à commandé quelques bonnes bouteilles de « Vallet* » et distribue à chaque membre de son équipage ce qui lui revient. La part est belle et Saturnin en profite pour acheter à un marin venu des iles lointaines un joli collier en corail à Marie.

Pour le retour, les choses s'arrangent à merveille. Un compagnon de connaissance de Boursin lui a trouvé un chargement et lui propose de faire équipe pour la remonte. Le vent est porteur. L'occasion est trop belle. On salua Angers, Saumur, Langeais. A Bréhémont tout l'équipage de Boursin sauta sur le quai. A la vieille auberge, le retour fut arrosé comme convenu. On a parlé de choses et d'autres. Saturnin, le jeune marié mais époux sans promotion fut copieusement chambré. Les propos gaillards à son encontre le laissaient sans voix. Enfin, excédé et n'y tenant plus il dit avec calme :

« Eh bien les gars, vous vous trompez. Je vous parie ici même vingt bouteilles et une matelote corsée pour toute l'équipe que je laisse ma Marie tranquille du soir au matin le jour de mon retour. Pari tenu, menteur qui n'y tope. Je n'ai qu'une parole. »

« Tu parles bien. Mais comment saurons-nous au matin la vérité ? »

« Vous n'aurez qu'à rôder de bonne heure autour de la maison. »

Puis, nos mariniers goguenards accompagnèrent Saturnin jusque devant sa porte.

« Bonjour Saturnin, comment s'est passé ton voyage ?

« Fort bien petite Marie ! »

« J'ai préparé un bon fricot, alors à table et tu verras comme j'ai bien aménagé notre maison et notre petite chambre. »

Une nuit toute crépitante d'étoiles s'étendit sur les eaux et la campagne. Un gai rossignol s'égosilla au sommet d'un vieux saule.

Au petit jour, toute notre fine équipe s'était donné rendez-vous et surveillait la maison de Saturnin, cachée derrière une rangée d'osier.

Des poules et un grand coq enrubanné tel le grand turc picoraient sur le chemin devant la maison. La porte de la maison s'ouvrit et une Marie les cheveux en bataille apparut sur le seuil, un balai à la main.

Elle arrêta son regard sur le gallinacé qui voulait témoigner de sa tendresse à l'une de ses poules. Le grand seigneur secouait de l'aile, piquait de l'éperon, battait du casque... sans succès. A sa troisième tentative, Marie laissa alors éclater sa colère. Elle lança son balai au chevalier empêtré en criant tout d'une pièce :

« Alors toi aussi tu r'viens de Nantes ! »

Les gars qui avaient observé la scène en furent pour leur frais. Tous filèrent à la bonne auberge et commandèrent à la patronne une matelote corsée pour dix, Marie comprise, avec deux bouteilles par tête et du meilleur car, il n'y avait pas d'erreur possible, ils avaient bien perdu leur pari. On a chanté et on a ri à gorge déployée.

Cette petite histoire circule depuis la nuit des temps sur les rives du fleuve et de ses affluents. Elle m'a été racontée par mon ami Jacques Robin dit « Vent d'Travers », marinier, pêcheur, conteur admirable, figure et mémoire vivante du fleuve à l'origine de la renaissance de la marine de Loire avec la construction de la « Pascale-Carole », première réplique d'une gabare du 16e siècle. Il a construit ensuite des dizaines de bateaux. Sa maison et son atelier sont un véritable musée dédié au fleuve. Si certains murmurent à l'oreille des chevaux, Jacques Robin, ce passionné passionnant, parle avec la Loire.

 

Quai de la Recouvrance à Orléans vers 1840 -Aquarelle, gouache, encre de Charles Pensée

 

Les hommes de l'eau

 

Les compagnons de rivière et leurs auxiliaires formaient une société complexe, fortement hiérarchisée, mais qu'une certaine communauté d'intérêts uniformisait en matière de comportements. Aux marchands voituriers par eau, qui profitaient des différences des cours des marchandises achetées ici et vendues ailleurs, s'opposaient de simples voituriers, entrepreneurs de transports qui tiraient leurs revenus des services rendus aux marchands pour lesquels ils acheminaient les produits listés dans leurs « lettres de voiture ».

Tous avaient à leur service des employés salariés à titre permanent ou temporaire. Les premiers, des hommes de confiance, ces « facteurs », recevaient de larges pouvoirs de décision au niveau de la stratégie commerciale ou des mesures à prendre en cas de difficultés inopinées. Les seconds étaient engagés au voyage.

Sur le fleuve et les affluents des mariniers jouaient le rôle de « toutiers* » en précédant les convois sur des embarcations légères pour rechercher les passes et reconnaître le chenal et les lieux idéaux pour « mettre en fosse » à la nuit venue. D'autres, des vigoureux, servaient comme « boutavants » à la proue de la gabare, armés d'une lourde perche en chêne pour modifier la trajectoire de l'embarcation en cas de nécessité. Les « hommes de quoue » devaient se conformer à leurs ordres. Les « renforceurs » embarqués sur des sections difficiles et débarqués aussitôt étaient de jeunes mariniers débutant dans la carrière ou de simples manœuvres payés au coup par coup.

D'autres hommes de marine trouvaient une occasion de gagner de l'argent sans naviguer en continu comme ces « gobeurs » qui se tenaient sur les ponts ou les ports pour surveiller l'arrivée des convois auxquels ils proposaient cordages, ancres de renfort pour les passages dangereux où il fallait « baisser sur cul ». Vieillis, leurs invalides étaient engagés comme « gardes-ports » ou comme bateliers de bacs.

Leur métier, dur et haut en couleur, était aussi un métier hasardeux dont l'emploi était modulé par la conjoncture économique et hydrologique. La vie d'un marinier était syncopée. Des jours, parfois des semaines sans que le vent ne vienne souffler de l'ouest pour la remontée. L'automne et le printemps étaient des saisons d'activité intense. L'été avec les basses eaux et l'hiver devenaient des temps creux qui laissaient du temps libre pour s'occuper des terres et des vignes.

Ces gens de l'eau subissaient les aléas financiers d'une navigation à risques et leur prestige tenait en partie aux dangers de leur profession et aux efforts intenses qu'ils devaient fournir tenant le plus souvent de l'exploit. La noyade était une mort presque normale pour ses compagnons de rivière. Les naufrages assez fréquents causés par des obstacles immergés, troncs d'arbres, moulins flottants, abordages, piles de ponts, tempêtes, orages, vents violents, brouillards mettaient en péril hommes et bateaux.

 

futreaux gabare et la piautre aquarelle YDSJ

 

Les corsaires pour idoles

 

« On les disait vilains sur terre, Seigneurs sur l'eau », surnommés « chalandoux » et même « chie dans l'iau » par opposition aux « culs terreux » restés sur la rive. A leur manière, ils aimaient à soutenir  l'honneur de la profession. A Nantes, dans les auberges du port, des marins leur racontaient les exploits fabuleux des corsaires, pirates,  flibustiers et autres boucaniers des côtes d'Amérique. Ils se faisaient une gloire de leur ressembler et tenaient surtout à ne pas être confondus avec le commun des mortels.

Ils portaient une blouse de drap ou de toile bleue piquetée de fil blanc, courte pour ne pas être gêné pendant les manœuvres, largement échancrée sur le devant, sans aucun bouton, le bord serré à la taille et retenu par une agrafe, souvent en argent. Autour des reins, une ceinture de flanelle écarlate. Noué autour du cou, le « mouchoir à tabac » de couleur voyante où était remisé le tabac à chiquer ou à fumer. Aux pieds des sabots, non pas en chêne ou en noyer, trop glissants, mais en saule ou peuplier dont la semelle était chevillée d'acacia pour éviter les dérapages sur les ponts mouillés. Sur la tête, un chapeau de feutre à larges bords muni d'un lacet de cuir passant sous le menton. Le « chalandou »  portait rarement barbe et moustache, mais de splendides favoris. Ainsi vêtus, des anneaux d'or sertis d'une ancre aux oreilles, ils devenaient des personnages.

Leurs mœurs étaient celles de gaillards qui passent leur vie sur l'eau, dans les ports et ne rentrent à la maison que par hasard. Ils aimaient tous cette vie errante à longueur d'année entre Nantes et Roanne, loin des contraintes de la vie en société. Turbulents, bambocheurs, coureurs de filles et francs buveurs, ils montraient le plus grand mépris pour les terriens qui leur rendaient bien tout en les craignant.

Ces hommes habitués aux risques et aux manœuvres délicates savaient aussi se montrer débrouillards, ingénieux, maîtres d'eux-mêmes et de leurs actes. Quand le vent tombait et que les joies du cabaret étaient épuisées, ils faisaient preuve d'une grand habileté manuelle en créant des objets en bois sculptés au couteau, mais aussi nasses à poissons, paniers, jeux pour les enfants... qu'ils rapportaient à la maison avec parfois le perroquet acheté sur le quai de Nantes auquel ils avaient appris un certain langage.

 

 

Leurs maisons portaient sur le toit des girouettes découpées représentant une gabare et sa voile ou un marinier à la « piautre* ». La porte d'entrée s'ornait d'ancres entrelacées. Bien qu'on ne fût pas très « pratiquant », on fêtait en grande pompe la Saint-Nicolas, le patron de tous les mariniers de la Loire. On s'habillait alors de neuf, coiffé d'un haut de forme et vêtu d'une redingote s'ouvrant sur un gilet à boutons d'argent. La boucle de ceinture du même métal portait en relief des ancres croisées. La cravate était traversée d'une épingle d'or en forme d'ancre gravée à saint Nicolas. Des boucles d'argent décoraient des souliers vernis. Tous suivaient la bannière en soie et satin doublée de taffetas, de l'église jusqu'au port, où l'on déposait une gerbe au pied de la statue du saint patron et si l'on avait servi dans la « Royale », alors on s'inclinait devant sainte Barbe. Mais Nicolas demeurait, malgré tout, le saint des saints.

Ces « chiandaux » dits aussi « couillons rouges », volontiers frondeurs, insouciants et coureurs de cotillons, passaient aussi pour des hommes chaleureux, intrépides pouvant montrer courage et habileté. Beaucoup mouraient à la peine loin des leurs.

 

A la semaine prochaine !

 

 

 

 

 

*Vallet : Le muscadet est aussi connu sous le nom de « vin de Vallet ».

*Toutier : personne qui dirige une toue. Une toue ou toue cabanée est un type de bac servant de bateau fluvial traditionnel de la Loire, avec ou sans cabane.

*Piautre : gouvernail caractéristique des bateaux de la marine de Loire, similaire à celui déjà utilisé sur le Nil il y a plus de 4 000 ans.

 

Marine de Loire à Tours
Toue cabanée sur le Cher à Savonnières-photo YDSJ
Toue cabanée et futreau photo YDSJ

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine, #gastronomie

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A
On se laisse aisément glisser sur la Loire en lisant et relisant ces écrits
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Y
merci