SOUS LE SOLEIL DE MAI

Publié le 7 Juin 2026

 

 

 

En Mai dernier nous avons vécu une vague de chaleur. Le phénomène n'est pas nouveau. Déjà sous le soleil de mai 1922 : chaleur historique et déjà emballement médiatique.

En mai 1922, Paris suffoque sous 35°, offrant à la presse l’ivresse du sensationnalisme et des records « inédits ». Pourtant, sous le vernis des titres racoleurs, les archives exhumées révèlent la récurrence cyclique du phénomène. Tandis que les journalistes raillent des citadins boudinés dans leurs lainages, les statistiques, imperturbables, rappellent que sous le soleil, rien n’est jamais vraiment nouveau.

Débutant le 21 mai 1922 et s’étalant sur une dizaine de jours, l’épisode de chaleur atteignit son paroxysme les 23, 24 et 25 mai avec une température maximale avoisinant les 35°.

 

 

Le 25 mai 1922, le quotidien « Le Petit Parisien » titrait en une, 33°4 à l’ombre : « Telle est la température enregistrée officiellement hier, au centre de météorologie du Parc Saint-Maur. Pour être précis, il faut encore ajouter à ce chiffre, huit millièmes...  La veille, on avait atteint 32°6. C’était déjà un record. Puisque, depuis 1874 - en n’envisageant, évidemment, que le mois de mai - les chiffres les plus élevés n’étaient que : 32°2 en 1880, 32° en 1892 et 32°5 en 1912.

 « Tous les records sont donc battus, mentionne encore « Le Petit Parisien ». Au centre météorologique, on nous dit avoir constaté une élévation sensible de la température au mois de mai, au cours des cinquante dernières années. Pour celle-ci, l’augmentation est exceptionnelle : la température actuelle dépasse de dix degrés la normale. »

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Un épisode de chaleur qui fait, dans ce même numéro, les délices du journaliste Maurice Prax (1881-1962), qui fut par ailleurs rédacteur en chef du journal  « Le Matin » et du magazine « La Vie parisienne », et dont la prose nous dit ceci : « Il fait incontestablement très chaud. Je sais bien que ce n’est pas « naturel »... Chaque fois qu’une manifestation de la nature dérange un peu nos petites habitudes, nous nous écrions, très sérieusement : ce n’est pas naturel !...

« Je sais bien aussi que cette chaleur non naturelle (artificielle, sans doute ?...) constitue un record sportif appréciable, et que nous avons fait hier « un maximum » inconnu jusqu’ici au mois de mai - un maximum qui va rendre jaloux tous les directeurs de théâtre...

« Je sais bien aussi - les savants météorologistes nous l’apprennent - à quoi est due cette chaleur. C’est, disent les savants, parce que le ciel est très clair et le soleil très chaud, qu’il fait tiède... Voilà bien des éclaircissements définitifs. En somme, cette chaleur inédite est due à la chaleur. Les météorologues l’affirment. Nous n’avons pas le droit d’en douter.

« En tout cas, il fait très, très chaud... Et la chaleur, qui nous donne une preuve nouvelle de la science des météorologues, qui nous étouffe aussi et qui nous incite à boire des boissons fraîches nous donne également l’occasion de faire quelques remarques d’ordre pratique...

« La chaleur nous permet de constater que les hommes des villes, qui sont des hommes très civilisés, n’ont pas un très grand bon sens...

« Nous voyons passer des soldats...

« Les pauvres soldats sont, par cette température saharienne, en une rigoureuse tenue d’hiver... Ils portent la petite veste de grosse laine, la culotte épaisse et le petit bonnet de police, qui ne protège ni la nuque, ni le front. La cruelle petite cravate bleue les étrangle...

« Devant les palais des ministres, en plein soleil, des gardes républicains montent la garde... Ces pauvres hommes, qui ne gardent rien, sont comme des torches vivantes... Serrés, boudinés dans des culottes collantes, dans des tuniques de torture, bottés jusqu’aux genoux, coiffés de dix kilos de fer blanc, ils ne bougent pas, ils n’ont pas le droit de bouger. Ils doivent cuire au port d’armes, et le sabre au poing... Aux langoustes elles-mêmes, qu’on fait sauter à l’américaine, on n’inflige pas un tel supplice...

« Les pauvres militaires, esclaves et victimes de la consigne, sont très malheureux... Mais les civils, qui sont esclaves et victimes de vagues coutumes vestimentaires, ne sont pas plus heureux...

« On voit passer des civils qui sont aussi chaudement vêtus que lorsqu’il gèle à pierre fendre, qui sont serrés dans des complets étriqués et velus... On voit passer des civils dont le col est pris dans un carcan empesé. Les yeux leur sortent de la tête et la congestion les guette. Mais mourir de congestion, ce n’est pas aussi grave que sortir sans faux-col... On voit passer des messieurs qui, pour se donner un caractère officiel, se sont affublés de tubes et de redingotes, comme s’il était nécessaire, pour avoir l’air officiel, d’être mal à son aise et d’être ridiculement habillé... On voit passer des snobs qui, pour aller aux courses, se sont costumés comme pour aller à une noce, comme si l’élégance devait fatalement être un supplice...  On voit passer des dames enveloppées dans des manteaux couverts de fourrures...  On ne voit pas passer de gens raisonnables et vêtus comme il convient quand il fait chaud... »

 

Chaleur à Paris - couverture du Petit Journal

 

Le même jour, dans un entrefilet titré « C’est le triomphe du chapeau de paille », « Le Petit Journal » explique que « nous battons en ce moment le record de chaleur en mai. Depuis un demi-siècle, le thermomètre, à pareille époque, n’avait pas dépassé 32°5. Nous avons en effet enregistré, hier, 34° à l’ombre.

« C’est à la persistance des vents du sud-est que doit être attribuée cette température anormale, d’autant plus bizarre qu’elle a succédé à un début de mois froid et pluvieux. Le 2 mai, la température moyenne de la journée n’était, en effet, que de 6°6. Et le 13, elle ne dépassait pas 7°7.

« Aucun changement appréciable ne se produira dans la journée de jeudi. Ensuite, c’est l’imprévu, dit-on à l’office national météorologique. (...) Quoi qu’il en soit, ces dernières journées auront suffi aux chapeliers pour réaliser de belles recettes. Jamais les chapeaux de paille ne sont apparus si rapidement en si grand nombre. »

Toujours le 25 mai, le journal « Le Temps » ne manque pas lui aussi de consacrer un article aux températures exceptionnelles observées : « Sous un ciel imperturbablement bleu, une température caniculaire, comparable à celle des mois les plus chauds de l’année, sévit depuis trois jours sur toute la France, particulièrement sur les régions du nord, beaucoup plus brûlées par le soleil que les pays du centre et du midi.

« Les chaleurs brusques de ces derniers jours ont été d’autant plus sensibles qu’elles succédaient à un printemps gris, pluvieux et plutôt froid. Au début même du mois de mai, la température moyenne de la journée a été de 6°6. Elle passe brusquement, le 9 mai, à 18°1, pour retomber, le 13 mai, à 7°7.

« Mais le 22 mai, la température moyenne s’élève à 22°7, avec un maximum de 31°8 ; le 23 mai, la température moyenne atteint 32°4, supérieure de 9°6 à la normale, avec un maximum de 32°6. C’est là un record sans précédent connu en mai. En l’espace d’un demi-siècle, depuis 1873 jusqu’en 1922, il n’y a eu que six journées en mai qui ont dépassé la température de 30°. Le maximum était détenu par la journée du 12 mai 1912, où le thermomètre était monté à 32°5. Ce record a été battu hier. La cause de cette température, anormale pour la saison, doit être cherchée dans la persistance des vents du sud-est, des vents de terre, devenus brûlants à force de s’échauffer au contact des vastes étendues soumis à l’action solaire. »

 

Aquarelle Yves de Saint Jean

 

Le 27 mai suivant, c’était au tour du chroniqueur James de Coquet (1898-1988) de s’amuser de l’épisode de chaleur dans « Le Figaro », titrant son papier : « Ça ne s’était pas vu... »

« C’est une phrase qui revient périodiquement dans les conversations et les articles de journaux dès que nous enregistrons quelque chose qui sort de la norme, que ce soit un phénomène naturel ou un événement dû à des volontés humaines, écrit-il.  Le thermomètre a marqué récemment à Paris 34° à l’ombre. Cela ne pouvait nous laisser froids. Mais on ne pensait point que cette nouvelle pouvait passionner les chercheurs et les curieux. C’était les méconnaître. D’une main fébrile et moite ils ont saisi leurs archives. Sur des documents jaunis et des dossiers poussiéreux, ils ont penché un front dont la température dépassait, elle aussi, la normale, et bientôt l’un d’eux a proclamé qu’on n’avait pas vu une pareille chaleur depuis mai 1872. Son succès fut de courte durée. Un de ses concurrents le battit de quelques dixièmes de degré, et démontra, textes en mains, que, à la même époque de l’année, on n’avait atteint les 34° qu’en 1841.

« Cette allégation fut bien vite infirmée par un troisième météorologue qui, lui, démontra, sans qu’on osât le démentir, que ça ne s’était pas vu depuis 1806.

« Et il en est de tout ainsi, ironise James de Coquet. Que demain il pleuve à torrents, on ne manquera pas de nous dire que jamais, depuis le Premier Empire, tant d’eau n’était tombée à la fois. La Seine déborde-t-elle ? On nous apprend que, seul, Noé fut témoin d’un pareil phénomène. Si la statistique dénonce un jour que trente-cinq mille promeneurs ont flâné au bois de Boulogne, par un après-midi de dimanche, on ajoutera qu’il faut remonter aux Rois fainéants pour enregistrer une pareille vague de paresse. »

 

Les effets de la chaleur une victime de l’insolation. Illustration de couverture du Petit Journal : supplément illustré du 13 août 1911

 

Tout cela prouve une chose : qu’il ne se passe rien qui n’ait un précédent dans l’histoire, que ce soit une fantaisie thermométrique, une révolution ou une pièce en trois actes.

Au cours des siècles, il y eut bien d’autres terribles périodes de grandes chaleurs et de redoutables sécheresses. L’été 1911 en est un exemple. Il est accompagné de températures anormalement élevées. La vague de chaleur qui déferle sur l’Europe compte parmi les plus longues de l’Histoire. Elle est à l’origine de la mort de 40 000 personnes après avoir sévi quelque 70 jours, du 5 juillet au 13 septembre.

 

La chaleur à Paris en 1911 - des personnes se faisant servir de l’eau près d’une fontaine Wallace.

 

Tout a été fait, tout a été vu, tout a été dit, comme l’assure l’implacable aphorisme : « Rien de nouveau sous le soleil », qui fut peut-être la première parole d’Adam, trouvant au paradis terrestre un air de déjà-vu.

 

Bonne semaine !

 

 

Canicule à Paris en 1884

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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