EMILE RACONTE - 2 : LE FOND DE CULOTTE DU BARON

Publié le 31 Janvier 2021

 

 

« Il y a quelque chose de plus haut que l'orgueil, et de plus noble que la vanité, c'est la modestie, et quelque chose de plus rare que la modestie, c'est la simplicité. » Rivarol (1753-1801)

 

 

 

 

 

La chasse est une pratique fortement intégrée à la ruralité. Ce droit acquis à l'aube de la Révolution, les paysans y tiennent.

A cette époque, pas si lointaine, le gibier ne manquait pas. La chimie, cette arme de destruction massive n'avait pas encore fait les ravages que l'on connaît.

 

Émile aimait la chasse comme il était friand de parties de pêche. Il était heureux de ramener à Clémence, sa femme, un beau capucin, un garenne ou un coq faisan mais le coup de fusil ne faisait pas partie de sa motivation.

Son premier plaisir était de regarder dans les riches couverts de luzerne ou de betteraves les allées et venues de sa fidèle chienne épagneul, la Maraude, les yeux pétillants de bonheur à la recherche de la volée de perdrix ou du lièvre gîté.

 

Venait ensuite la joie de retrouver de vieux amis autour d'une bonne bouteille, de saucisses grillées ou d'une omelette cuite rapidement au veuf vif de la flamme de la cheminée.

C'était le moment rêvé pour commenter les dernières nouvelles des fermes et des villages, entamer les récits des exploits et des aventures vraies ou fausses d'autres chasseurs aussi menteurs et fanfarons qu'eux.

Émile n'avait pas son pareil pour raconter l'anecdote de ce chasseur qui se vantait d'avoir réussi l'exploit de ne tirer qu'une moitié de cartouche à chaque détonation. Un demi-coup devant, un demi-coup derrière et c'était deux lièvres au tableau avec un fusil à un coup. Tout le monde riait.

 

 

Ce jour là, installé avec quelques amis chasseurs autour d'un solide pot-au-feu préparé par Clémence, il avait entamé l'histoire de cet industriel qui avait réussi dans les affaires. Il était devenu propriétaire d'une belle gentilhommière et de plusieurs centaines d'hectares de bois et de plaine. Plusieurs fois par saison, il lançait des invitations pour des parties de chasse. Une faconde intarissable et un culot sans borne lui avait permis de séduire et embobiner quelques aristocrates dans le besoin, des agriculteurs riverains aisés et des douairières pommadées. Sans complexe, il se faisait appeler monsieur le baron.

 

Un jour de chasse, passant dans un fourré pour rejoindre plus rapidement ses invités, il accrocha son pantalon dans un sicot* d'épine noire. Tirant trop fort, c'est tout le morceau de tissu qui fut arraché.

« Catastrophe, me voilà bien », se dit-il tout en émoi d'autant que pour cette journée il avait invité toute la belle société des environs.

A grands pas, il se dirigea vers la ferme. Il y trouva Jeannette, la femme de son fermier qui reprisait des chaussettes à ses gamins.

« Quelle chance de te trouver la Jeannette » dit-il en guise de bonjour.

« Regarde ce qui m'arrive » en montrant son pantalon déchiré, Il faut que tu me raccommodes ça ! »

« Ah ! mais m'sieur le baron ce n'est pas rien ce que vous me demandez et je n'ai point de morceau qui ressemble à votre tissu. »

« J'te récompenserai, dit-il en lui tapotant la joue. » C'était sa manière de faire aux gens qu'il considérait comme n'étant pas de son rang.

Jeannette réfléchit. Après tout, se dit-elle, j'ai bien cette robe qui est de la même couleur. Je pourrais en couper un morceau sur l'arrière. Comme elle est ample, il me suffira de faire un pli et on ne verra plus rien.

Aussitôt dit, aussitôt fait et quelques points de couture plus tard, monsieur le baron put repartir tout heureux en sifflotant rejoindre son groupe de chasseurs, le fond de culotte rapiécé.

 

 

Comme tous les soirs après la traite de ses vaches, Jeannette emmenait une cruche de lait aux cuisines du manoir.

Sous le porche d'entrée, elle croisa monsieur le baron qui fanfaronnait devant toute sa petite cour de bourgeoisie et noblesse des alentours. Il y avait la douairière le visage tout pommadé et fripé comme une pomme reinette à la Saint Jean, la fermière maîtresse Picasse de Tournelune, la duchesse avec ses trois filles et madame la baronne toujours l'air pincé comme si elle avait en permanence un camembert sous le nez.

Pas fière comme à son habitude, Jeannette souhaita une bonne soirée à toute la compagnie et apostropha monsieur le baron :

« Alors, lui dit-elle, il est toujours content de son fond de culotte, c'est ti du solide, j'ai ti bien travaillé ???

L'intervention eut un effet dévastateur. Madame la douairière faillit s'étrangler, les autres se mirent à glousser comme des poules en faisant les yeux ronds comme des chatons ayant découvert une souris.

Comment peut-on parler sur ce ton à monsieur le baron ? Quel toupet !

« Ne faites pas attention, mes chères amies, dit le baron la bouche en cœur en prenant ses grands airs, cette dame est de la basse-cour. La prochaine fois, ma fille, passez donc par l'allée de service. »

Jeannette n'a pas sa langue dans la poche et elle n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et traiter de la sorte.

Elle posa sa cruche et les mains sur les hanches apostropha le faux nobliau.

« Alors là, vous ne manquez pas de culot, dit-elle, l'air courroucé. Dites-moi, monsieur le faux baron, vous n'avez pas besoin de monter sur vos ergots et de faire le joli coq devant votre volaille car voyez-vous mesdames, votre baron, la pièce qu'il a au fond de sa culotte, il n'y a pas quatre heures que je l'avais au derrière ! »

 

Monsieur le baron, la mine empourprée, baissa le nez, ne sachant que répondre. Les dames en tremblèrent d'émotion et l'on dit que la douairière en eut des vapeurs pendant toute une semaine.

 

 

*sicot : morceau de bois cassé en pointe.

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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S
Magnifique
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A
C'est top, merci beaucoup, au plaisir de vous voir ❤
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Y
merci
M
Succulent.
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Y
merci !
A la semaine prochaine
M
Extra !!! Merci.
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Y
à la semaine prochaine
amitiés