EMILE RACONTE - 7 - LE CORNARD

Publié le 6 Mars 2021

 

 

 

Le jeune vicaire, venu de la grande ville, appelé à remplacer le vieux curé, découvrait jour après jour les petits secrets d'une sagesse paysanne faite, souvent, de sous-entendus qu'il faut savoir comprendre et parfois interpréter. Marie Picassé, Germaine Chantoiseau, Marthe Beaupied, Albert Bicot et quelques autres à la langue bien pendue étaient experts en bavardage, doués en commentaires du genre « il paraît, on a dit que... ».

Ainsi pour une femme ayant pêché au titre du sixième commandement, il lui est plus facile de dire à confesse : « mon père, j'ai glissé sur le chemin du lavoir... » que de murmurer derrière le fin grillage du confessionnal : « j'ai fait cocu mon bonhomme avec Pierre, Paul ou Gaston... »

 

Un peu naïvement et sans avoir pris la précaution de prendre conseils auprès de son ancien collègue, le jeune prêtre était allé s'entretenir avec le maire sur l'état des chemins de la commune. Celui-ci lui avait répondu que quoiqu'il en pense ces dames ne craignaient guère qu'elles se blessent.

Les événements prirent une autre tournure quand l'abbé annonça au magistrat de la commune qu'il y avait vraiment urgence car rien que la semaine passée, son épouse y avait glissé trois fois.

Sur la place du village, tant bien que mal, le temporel et le spirituel faisait bon ménage. La réflexion non mesurée et non réfléchie du jeune ecclésiastique jeta un froid dans les relations et il fallut toute la diplomatie du vieux curé pour remettre un peu de mansuétude dans des liens que lui-même avait mis tant d'années à tisser.

 

Cependant le mal était fait. Le jeune abbé avait gaffé, trahi en quelque sorte le secret de la confession. Par quel mystère l'information avait-elle circulé ? Désormais tout le monde savait mais ne disait rien.

Pour tenter de retrouver les bonnes grâces de ses ouailles, il eut l'idée de faire venir à la paroisse un ami chanoine chargé de l'enseignement et de la prédication.

C'était un homme élégant, jeune, beau parleur, semble-t-il cultivé mais c'était un homme de la grande ville que la ruralité laissait indifférent.

 

 

Pendant plusieurs jours, ensemble, ils arpentèrent la commune, rendirent visite aux familles, s'asseyant ici, buvant un verre là, s'initiant dans les bordages aux travaux des champs, tâtant le cul des vaches et parfois partageant un frugal repas. Un soir, sur le chemin du retour vers la paroisse, une petite pluie fit sortir de leurs cachettes quantité d'escargots que l'on appelle par ici lumas, cagouilles, licoches ou petit gris. Le jeune abbé en fit ample provision, se régalant d'avance. Le chanoine dont la crainte des animaux grands ou petits était connue regardait de loin les gastéropodes aux tentacules rétractiles et les avait désignés sous le nom de « cornards ».

 

Nos deux religieux rentraient ainsi chaque soir au presbytère la soutane crottée mais avec la sensation de la mission accomplie. Tout se passait pour le mieux et au constat de l'accueil qui leur était réservé, la stratégie semblait fonctionner.

Tant et si bien qu'à la messe du dimanche, à la grande surprise du jeune abbé, tous les bancs de l'église étaient occupés.

La messe était joyeuse. Anastasie avait repris sa place à l'harmonium pour accompagner les chants et les prières.

Après la lecture de l’Évangile, le chanoine monta en chaire pour y prononcer son homélie.

Il avait de l'aisance, sa parole était forte mais agréable. Il citait de mémoire des passages de la Bible, suppliait Jésus Christ d'aider la paroisse, parlait du Paradis, passait en revue les dix commandements.

 

Il arrêta brusquement son discours car non loin de lui grimpait de long du mur, les "cornes" bien allongées, un escargot visiblement égaré dans ce lieu béni.

Le pointant du doigt, il demanda à voix basse : « là-bas, enlevez-moi le cornard, s'il vous plaît ! »

N'ayant rien vu, ni compris, prise dans l'euphorie du sermon, l'assistance ne bougea pas d'un cheveu.

Le luma continua tranquillement son ascension.

 

 

Perturbé, au moment où il abordait le chapitre de la confession, ni tenant plus, il dit d'une voix plus forte : « Mais enlevez donc moi ce cornard ! »

L'assistance fut alors prise d'un frémissement. Tout le monde se regardait en se trémoussant sur les bancs depuis le chœur jusqu'au bas de l'église.

« De quoi don qu'il veut dire « enlevez-moi le cornard ? »

« J'en sais bin rien », dit la mère Chantoiseau à Juliette, la fille du facteur, en ajustant ses lunettes pour regarder dans son missel si ce n'était pas comme une sorte de prière, de refrain des Évangiles ou de priez pour nous pauvre pêcheur. Un malaise s'était brusquement installé dans l'assemblée.

 

Le luma touchait quasiment les pieds du Christ crucifié en face de l'abbé.

Excédé, troublé, apeuré, le jeune chanoine s'écria : « mais enlevez-moi ce cornard ! Vous madame Marie Picassé qui êtes à côté. »

Il y eut comme un brouhaha.

Monsieur le curé, les enfants de chœur, le catéchisme de persévérance, tous les regards se tournèrent vers Marie Picassé qui avait mis pour l'occasion son beau chapeau en plumes d'autruche garni de fleurs de pissenlit. C'était la mode.

 

Qu'est ce que cela voulait dire ? Pourquoi un tel affront en public ?

Pourquoi s'en prendre à elle seule devant tous les paroissiens « enlevez ce cornard...» ?

 

Comme une furie, Marie se leva d'un bond, prit Germain, son mari, par le bras et en le tirant du banc qui grinça de douleur, s'exclama dans le silence de la nef :

 

« Allons, vien t'en mon pauv' Germain, ils ne peuvent pas de supporter. Je le savais bien que ces jeunes calotins de sacristie ne pouvaient point tenir leur langue. »

 

 

« Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse. »

Alfred de Musset

 

 

 

Rédigé par Yves de Saint Jean

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J
l'ignorance est parfois chez les lettrés mais ils ne le savent pas (un comble)
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