SAINT MARTIN DE CHENU - LA FOLLE HISTOIRE DES VITRAUX

Publié le 10 Octobre 2021

La nef église Saint Martin de Chenu

 

 

Jean Alexandre Lépine, né en 1806, est, depuis l'année 1835, curé de la paroisse de Chenu. Il œuvre avec conviction, souvent sur ses propres deniers à des travaux de restauration du monument aidé en cela par un « conseil de fabrique » genre d'association réunissant un groupe de personnes attaché au même destin de l'église.

 

Dans les années 1839-1840, à l'époque où notre histoire commence, J.A. Lépine et la « fabrique » se retrouvent endettés et pressés de trouver des fonds pour pouvoir continuer leurs travaux.

C'est sur l'urgence de ce constat que naît l'idée de vendre des vitraux dont on lui a dit le peu de valeur qu'ils représentent.

Le Révérend Bradford Denne Hawkings vicaire, à l'époque, de la paroisse de Rivenhall dans le comté de l'Essex sera l'acheteur.

 

 

 

* Le vicaire de Rivenhall connaît la Touraine et les Vaux-du-Loir

 

 

 

Sarah et Samuel Hawkings

 

 

Bradford Denne Hawkings, né le 2 septembre 1799, est le 7ème enfant d'une fratrie de dix enfants (cinq filles, cinq garçons).

Son père Samuel Hawkings est en 1787 un brillant avocat londonien qui vit dans le quartier de Westminster. Il a épousé Sarah, la fille de son meilleur client, qui s'est enrichi au service de la Compagnie des Indes Orientales.

A 55 ans ayant brillamment réussi comme avocat, il pense faire mieux en tant que banquier.

Ce sera pourtant la faillite et la ruine très rapidement. Il doit rembourser 30 000 livres à ses créanciers.

Sa réputation est anéantie d'autant que sa fille Eliza est tombée amoureuse d'un escroc irlandais, arrêté par la police le jour des noces car déjà marié.

 

Place F Sicard à Tours

Sarah aime beaucoup la France. Elle y a séjourné en 1785 et a même été présentée à la reine Marie Antoinette la même année.

La famille Hawkings s'installe alors à Tours au 12 place de l'Archevêché, aujourd'hui place François Sicard.

Samuel et Sarah y décéderont en 1839 et 1842. Ils sont enterrés à Tours.

 

Bradford a donc vécu à Tours et y a fait une partie de ses études avant de les poursuivre à Oxford pour devenir le vicaire de la paroisse de Rivenhall dans le Comté de l'Essex.

Il va se marier en 1828 avec Sarah Hopinks. Ils auront quatre enfants. Sarah décédera à 26 ans. Bradford ne se remaria jamais et décédera à Rivenhall en 1882.

 

La maison familiale tourangelle est une destination prisée pour les amis et les enfants Bradford venaient régulièrement y voir leurs parents profitant alors de ces différentes opportunités pour partir à la découverte des richesses de la Touraine, de l'Anjou et de la vallée du Loir.

On peut donc aisément supposer que c'est à l'occasion de l'une de ses balades qu'il rencontra le curé Lépine et négocia avec lui la transaction.

 

Un accord est scellé entre les deux hommes et les vitraux sont vendus pour la modique somme de 400 francs, 89 francs pour le démontage et l'emballage et 5 livres pour le transport en Angleterre.

Que valaient ces 400 francs ?

Vraisemblablement peu de choses par rapport à la réparation de l'église de Chenu car on sait qu'en 1836, il faut, aux paroissiens de Saint-Coulomb, près de Cancale, payer la somme de 12000 francs pour refaire la nef de l'église, de taille comparable à celle de Chenu.

 

Saint Martin de Chenu dans les années 60 avec encore l'arche

 

 

* La polémique

 

 

La vente va susciter une grande indignation dans le département. Suite à la dénonciation du percepteur de Vaas au Préfet Ménal, le curé Lépine va se retrouver très vite en fâcheuse situation.

Ainsi par courrier du 12 janvier 1841 le Préfet Ménal écrit à Monseigneur Bouvier, Evêque du Mans : « il est déplorable de voir qu'une église aussi belle que celle de Chenu ait été dépouillée de ses vitraux qui, quoi qu'en dise, avaient bien quelques valeurs puisqu'un étranger les a payés 400 francs. »

 

Le 19 janvier 1841 Monseigneur Bouvier écrit au père Lépine : « Vous devrez savoir monsieur le curé, que dans ma circulaire du 1er avril 1835, je recommandais aux curés, entre autres choses, de ne pas refaire le lambris, crépir les murs, gratter les sculptures à l'extérieur ou à l'intérieur, changer ou détruire les boiseries des églises sans avoir recours au Préfet et remplir les formalités prescrites. Il est vrai que dans cette circulaire adressée à tous les curés du diocèse, je n'ai pas parlé expressément des vitraux peints, parce que le nombre des églises qui en possèdent encore est trop peu considérable mais puisque je défendais même de crépir un mur, sans être mis en règle, il était facile de deviner que je tenais encore plus à la conservation des vitraux qui ont heureusement échappé aux usures du temps ou au vandalisme révolutionnaire. Il est extrêmement fâcheux que sans daigner me consulter, vous vous soyez avisé de vendre à un anglais des vitraux précieux, puisque malgré leur état de dégradation, il en donne 400 francs. Le Préfet instruit de ce fait en est péniblement affecté et il m'a manifesté la volonté de prendre des mesures sévères. Hâtez vous de résilier ce marché déplorable, en faisant connaître à l'anglais que vous n'aviez nul droit de conclure et répondez moi dans le plus bref délai possible que vous avez reçu ma lettre, car vous êtes bien compromis. »

 

Dans un courrier daté du 25 janvier 1841, J.A. Lépine reconnaît l'illégalité, dénoncée par le percepteur de Vaas mais s'excuse sur l'état des vitraux entièrement (?) impossibles à réparer et auxquels les personnes consultées n'accordaient pas une valeur supérieure à 100 francs. De plus, il s'excuse en disant que l'anglais avait donné un délai de 5 jours seulement et que M. Hubert, le principal propriétaire de la paroisse, avait vivement conseillé de ne pas manquer l'occasion. Il lui était impossible de rattraper l'anglais qui est retourné dans son pays. Il termine sa lettre en se mettant à l'entière disposition de son évêque, s'il juge à propos de le changer ou même de lui retirer ses fonctions.

 

Le 30 janvier 1841 Monseigneur Bouvier écrit au Préfet :« Je suis d'autant plus affligé de cette vente que le mal est maintenant irréparable. J'ai fortement blâmé le desservant qui a franchement reconnu ses torts. M. Lépine était persuadé que les panneaux ne pouvaient plus servir. Il voulait ménager par leur vente une ressource à la fabrique pour faire exercer quelques réparations à l'église. Il était de bonne foi. De plus, il s'occupe adroitement de son église et ne cesse de contribuer à sa restauration de ses propres deniers. Enfin Maire et conseil de fabrique sont entiers responsables aussi bien que M. Lépine.

Prier de ne pas donner suite à l'affaire. »

 

 

 

* Les vitraux

 

 

 

La verrière de l'église de Rivenhall avec les médaillons de l'église de Chenu

 

L'affaire étant classée sans suite, voilà les vitraux de Chenu à Rivenhall, nettoyés, restaurés, remis en plomb et installés dans la baie centrale de la petite église de la campagne de l'Essex anglais.

Pour l'historienne Anne Granboulan «...Les vitraux de Chenu auraient été commandés par le chapitre de Saint Martin de Tours aux ateliers tourangeaux du temps d'Hildebert de Lavardin, évêque du Mans, puis archevêque de Tours en 1125. Avec ces vitraux on aurait, écrit-elle, un avant-goût des grands programmes iconographiques de la fin du 12ème siècle associant vitraux légendaires et grands personnages comme à Saint-Rémi de Reims.»

A l'origine les médaillons ornaient la baie axiale de l'abside et les deux évêques ou archevêques les baies plus petites de la nef.

 

Le grand départ des vitraux est suivi de l'installation en 1837 dans les chapelles qui encadrent le transept des deux retables en pierre de style néoclassique exécuté par le sculpteur Zaniter.

 

 

Les médaillons en partant du bas le premier représente l'annonciation, le second la vierge à l'enfant marie est couronnée et entourée de deux anges , le troisième la mise au tombeau, le quatrième le Christ en gloire

 

 

Remontés et rassemblés à Rivenhall, les 4 médaillons sont placés au centre et les prélats de chaque côté.

 

Dans son ouvrage « Les vitraux des Églises de France », Louis Grodecki, spécialiste de l'art du vitrail et de l'architecture religieuse, parle d'un chef-d’œuvre trop peu connu aujourd'hui à Rivenhall suite à un achat par un pasteur anglais au 19ème siècle ... « Du Moyen Age français, écrit-il, ce sont avec ceux de Wiltonet et Twycross les plus importants vitraux conservés en Angleterre. Leur couleur, poursuit-il, est attachante par ses rouges ardents, ses bleus clairs et les blancs, nombreux et bien conservés qui font étinceler ces peintures sous le ciel de l'Essex. »

Merci père Lépine !

 

Depuis leur arrivée à Rivenhall les vitraux subirent deux restaurations et un violent tremblement de terre en 1884, sans dommages. Ils furent démontés et mis à l'abri pendant la seconde guerre mondiale en raison de l'installation d'une base de la RAF. Après la guerre, nouvelle restauration et remontage en 1948.

Au début des années 1980, les vitraux de Chenu désormais à Rivenhall sont étudiés par deux historiennes, Françoise Perrot et Anne Granboulan. Elles publient un article très documenté et abondamment référencé dans « The Journal of Stained glass ».

 

 

 

* Les nouveaux vitraux de Chenu

 

 

 

 

Saint Joseph

 

 

Sans doute pour se faire pardonner, l'abbé Lépine va offrir à l'église de Chenu en 1866 les six verrières, toujours en place, exécutées par les verriers manceaux Charles Drouet et Duclos moyennant la somme de 4 500 francs.

Le père Lépine décédera en 1868.

 

Ainsi se termine cette folle histoire des magnifiques vitraux de Chenu qui bien qu'étant dorénavant absents de notre belle église, font encore partie du patrimoine médiéval du village.

 

J'ai lancé un jour, goguenard, à notre Maire l'idée de  demander leur restitution ?

Vaste programme, n'est ce pas, mais quelle histoire insensée ce serait !!!

 

 

 

J'adresse un grand merci à Michel Archer qui s'est découvert une passion pour cette incroyable histoire des vitraux de Chenu et qui m'a aimablement fourni sa documentation.

A l'initiative de l'association Achenu, présidée par Gilles Rochette, Michel Archer avait animé une conférence à la grange Dimière de Chenu le 8 juin 2018.

En 2019 la commune a décidé d'acquérir les reproductions qui seront installées dans l'église, accompagnés des informations explicatives.

 

 

 

Je vous souhaite de passer une excellente semaine !

 

 

Yves

Rédigé par Yves de Saint Jean

Publié dans #patrimoine

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M
J’aime les vitraux et que ceux ci sont beaux ! Quelle histoire !
Et j’aime beaucoup la musique baroque également…… Encore merci pour ces merveilleux partages.
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Y
Merci
C'est effectivement une histoire un peu folle de nos campagnes.
En ce qui concerne la musique je suis entrain d'écouter Marco Baesley qui chante des chansons anciennes du royaume de Naples et l'Italie du sud notamment les tarentelles . Je vous invite à le découvrir.
bonne journée
Yves